Vers la fin de l'été de 1795, une après-midi du mois de vendémiaire, Valleroy rentrait d'une promenade sur les terres de Saint-Baslemont quand il vit une voiture qu'escortaient deux gendarmes à cheval s'arrêter sut la place du château devant la grille, et descendre de cette voiture trois personnages. Il pressa le pas et les rejoignit au moment où ils pénétraient dans la cour d'honneur. De loin, il n'avait reconnu aucun d'eux. Mais, en les abordant, il éprouva la même sensation que s'il se fût trouvé à l'improviste en présence d'une bande de malfaiteurs. L'un de ces personnages était Joseph Moulette.
Si violent fut le saisissement de Valleroy que, d'abord, il perdait son ordinaire sang-froid, affolé par le retour inattendu du sinistre coquin parti de Saint-Baslemont, un an auparavant, misérable, vêtu de haillons, proscrit, et qui s'y présentait maintenant en brillant équipage, les pistolets à sa ceinture et, des pieds à la tête, transformé. Assurément, ce retour ne présageait rien de bon. Il suffisait de voir le méchant sourire qui voltigeait sur la face patibulaire du citoyen président pour comprendre, bien qu'il affectât de garder le silence et de s'effacer derrière ses compagnons, qu'il revenait triomphant, animé de mauvais desseins, avide de reprendre sa revanche, ainsi qu'un messager de malheur.
Comme Valleroy s'était trouvé aux prises avec d'autres périls, la nécessité de faire face à celui-ci lui rendit bientôt son énergie. Les individus qu'accompagnait Joseph Moulette lui étaient inconnus. Mais ils portaient une écharpe sur leur habit à longues basques et à larges revers, une cocarde rouge à leur chapeau, autour des reins une ceinture à laquelle attenait un sabre, et il n'eut aucune peine à deviner leur qualité. Celui qui semblait le plus important des deux s'empressa d'ailleurs de la décliner.
—Nous sommes délégués par le district d'Épinal, citoyen, dit-il, et envoyés vers toi pour procéder à une enquête sur des faits qui te concernent.
—Je suis à vos ordres, citoyens, répondit Valleroy. Si vous voulez entrer dans la maison, nous pourrons causer librement.
Marchant devant eux, il traversa la cour et les introduisit dans une salle au rez-de-chaussée. En y entrant, celui qui avait déjà parlé s'allongea dans un fauteuil avec un air de grande fatigue, et, d'un geste lassé, jeta son chapeau sur une table.
—Vous arrivez d'Epinal? demanda Valleroy en essayant de se donner des airs niais.
—Sans débrider, répondit le délégué. Nous sommes partis au petit jour.
—Mais alors, vous devez avoir besoin de vous réconforter! Le délégué consulta du regard ses compagnons et répondit:
—II est certain qu'un verre de vin et une croûte de pain seraient les bienvenus.