—Ce serait du temps de perdu, et les moments sont comptés. Va, mon bon Chourlot, et souviens-toi que je fais appel aujourd'hui à ton vieux dévouement, à ce même dévouement qu'invoquait, il y a trois ans, notre maître, au moment de s'enfuir.
À ce moment, Bernard, tante Isabelle et Nina étaient réunis dans la bibliothèque du château. Tous les jours, ils s'y trouvaient ainsi, à la même heure, l'heure de l'étude, assis autour d'une grande table. À l'un des bouts de cette table, Bernard lisait; à l'autre bout, Nina, un modèle sous les yeux, prenait sa leçon d'écriture, surveillée par tante Isabelle, qui s'était improvisée professeur pour l'instruire. Comme les croisées de la bibliothèque donnaient sur le parc, ils ignoraient l'arrivée des délégués du district d'Epinal et ne se doutaient pas qu'à côté d'eux, commençaient de graves événements qui, de nouveau, allaient bouleverser leur existence. Aussi, furent-ils surpris en voyant apparaître Valleroy; non qu'il ne lui fût jamais arrivé de venir assister au travail de Bernard et de Nina, mais, parce qu'à l'expression de sa physionomie, ils devinèrent qu'il avait hâte de leur parler. Bernard quitta sa place pour aller au-devant de lui; tante Isabelle se leva, dominée par le pressentiment d'un malheur, et Nina resta, la plume en l'air, une expression de crainte dans les yeux.
—Joseph Moulette est revenu, dit Valleroy, sans attendre qu'on l'interrogeât.
—Il a été assez imprudent pour revenir! s'écria Bernard. Vas-tu, une fois de plus, le laisser s'échapper?
—Il n'est pas revenu seul, continua Valleroy. Deux délégués du district d'Epinal l'accompagnent, escortés eux-mêmes par deux gendarmes.
—Oh! mais c'est une expédition! observa tante Isabelle.
—Quel en est le but? reprit Bernard.
—Je ne sais encore, puisque je n'ai pu m'entretenir avec ces puissants personnages. Mais, quel qu'il soit, m'est avis qu'ils ont en tête de détestables desseins. Je serai mieux instruit tout à l'heure. Toutefois, comme j'entends ne pas vous mettre à leur merci, vous partirez sur le champ tous les trois.
—Ne partez-vous pas avec nous? dit tante Isabelle alarmée déjà.
—Je ne peux pas partir sans avoir conversé avec nos voyageurs, sans m'être enquis de leurs projets, ni m'exposer à laisser derrière moi un danger inconnu. Mais soyez sans crainte. Avant la fin du jour, je vous rejoindrai.