LES CHAUFFEURS

Le lendemain, à la tombée du jour, dans la grande salle du château de Saint-Baslemont, autour d'un luxueux couvert, vingt convives achevaient un repas qui durait depuis midi. À en juger par le nombre des plats et des bouteilles vides que Chourlot, aidé de deux camarades, employés comme lui sur les terres du château, entassait dans un coin, au fur et à mesure qu'il en débarrassait la table, le banquet avait été copieux et largement arrosé. Ce qui le prouvait encore, c'étaient les couleurs écarlates plaquées aux joues des convives par l'afflux du sang surexcité et l'expression mourante de leurs yeux où se devinait la fatigue des estomacs gorgés à l'excès. À la place d'honneur, Joseph Moulette, majestueux et solennel, présidait. À sa droite et à sa gauche, il était flanqué des deux délégués du district d'Épinal, dont il avait retardé le départ, afin de se faire honneur de leur présence aux agapes offertes par lui au maire, aux officiers municipaux et aux notables de Saint-Baslemont, à l'occasion de son installation en qualité de propriétaire.

Ah! il avait utilement employé son temps, Joseph Moulette, depuis le jour où il était parti de Saint-Baslemont, fugitif, après y avoir trouvé un refuge durant quelques heures. Pendant plusieurs mois, il s'était caché dans les montagnes des Vosges, errant, misérable, vendant ses services comme valet de ferme, n'osant rester dans le même endroit au delà de quelques semaines, de peur d'être reconnu et dénoncé comme jacobin, ne s'approchant des centres habités que pour y recueillir les nouvelles de Paris et s'informer des progrès de la contre-révolution.

Ce supplice avait duré jusqu'à l'été de 1796. À ce moment, ayant appris que le gouvernement des thermidoriens, menacé par les royalistes, recherchait l'appui des anciens partisans de la Terreur, il s'était dirigé vers Épinal. Il y était rentré un soir, à la dérobée, comme un voleur. Mais, dès le lendemain, il osait se montrer publiquement dans les rues, où ses amis et ses complices, naguère proscrits comme lui, tenaient de nouveau le haut du pavé, retrouvaient leur crédit et leur influence. Une fois de plus, royalistes et prêtres se cachaient; une fois de plus, les jacobins devenaient puissants. À la faveur de ces dispositions nouvelles, Joseph Moulette partait pour Paris. Là, le courant de l'opinion était hostile aux thermidoriens. Les sections de la capitale s'armaient contre la Convention et contre les Comités où siégeaient Barras, Tallien, Carnot. Mais ceux-ci résistaient. Ils accueillaient à bras ouverts quiconque se déclarait pour eux, Joseph Moulette avait retrouvé en place des amis d'autrefois. C'est par eux qu'il avait sollicité et obtenu les arrêtés et les ordres à l'aide desquels il s'était présenté, tête haute et triomphant, au château de Saint-Baslemont, où il poursuivait une vengeance qu'il voulait éclatante.

Maintenant, il avait réussi; il était bel et bien maître, seul maître du domaine. Afin d'établir publiquement ses droits, il avait convié les autorités du village à s'asseoir à sa table de châtelain frais émoulu et bon patriote. Tous ceux qu'il avait appelés étaient venus, non qu'ils fussent disposés à fêter le personnage qui osait se parer de la dépouille des Malincourt, mais parce que son invitation ressemblait à un ordre et que le temps n'était pas encore arrivé où les honnêtes gens cesseraient d'avoir peur des terroristes. Si, dans l'enivrement de sa facile victoire, il avait conservé assez de sang-froid pour observer ses convives, il aurait deviné, à leur attitude embarrassée, à leurs gestes compassés, à leur visage contraint, qu'ils n'étaient là qu'à contre-coeur, et que, tout en se courbant devant lui, ils souhaitaient que quelque événement soudain l'emportât aussi vite qu'il était venu. Mais, loin de comprendre cet état d'esprit, loin de pressentir les malédictions qu'ils appelaient sur sa tête, il croyait les avoir éblouis, en se montrant à eux protégé par deux des plus farouches suppôts de la Terreur, et s'être à jamais assuré leur docilité.

Le repas terminé, il se leva. Tous suivirent son exemple, quittèrent la salle où la nuit naissante allongeait ses ombres, et entrèrent derrière lui dans un salon brillamment éclairé par la flamme de cent bougies. Démeublé en partie depuis le départ du comte et de la comtesse de Malincourt, ce salon, sous l'ardente clarté qui tombait des candélabres et d'un lustre, semblait pauvre et nu. Joseph Moulette, mécontent, en fit la remarque à Chourlot.

—Valleroy, malgré le retour du jeune maître, s'est toujours refusé à remettre le château dans son ancien état, répondit froidement le brave homme, qui jouait son rôle en habile comédien.

—Mais où sont les meubles? demanda Joseph Moulette. Il y avait sans doute des tapisseries sur ces murs, des tapis sur ces planchers, des rideaux aux fenêtres, des objets de prix dans ces vitrines, des livres dans ces bahuts. Qu'a-t-on fait de ces objets?

—On les a enfermés dans des coffres.

—Avec l'argenterie probablement, avec des bijoux, des portraits. Où sont-ils, ces coffres?