La réponse qu'il provoquait imprudemment ne se fit pas attendre. D'un vigoureux coup de pied, il fut précipité devant la cheminée, mais si près cette fois que ses jambes nues allèrent heurter les bûches incandescentes et en firent jaillir un flot d'étincelles. Une odeur de roussi monta dans la chambre avec des hurlements de douleur.

—Bâillonnez-le! fit l'homme masqué. L'ordre fut exécuté. Dans la bouche ouverte et convulsée, un mouchoir tordu, roulé, serré, fit l'office d'une poire d'angoisse et étouffa les cris. Maintenant, le misérable était cloué au sol par les lourdes bottes des chauffeurs. Il ne pouvait ni crier, ni remuer. Son bras droit, toujours armé, s'agitait dans le vide. Sur la braise ardente, sa chair se grésillait, et la souffrance qui le laissait encore vivant était si cuisante qu'elle mettait dans ses yeux démesurément agrandis une expression de terreur et de folie furieuse qui n'avait plus rien d'humain.

L'homme masqué s'inclina vers lui.

—Tu vois bien que tu feras mieux de mourir et d'abréger ton supplice, lui criait-il d'un accent railleur.

Lui-même saisit le bras de Joseph Moulette et posa sur le coeur du supplicié la pointe du poignard. La main crispée autour du manche s'agita. Un peu de sang rougit la chemise. La lame s'enfonçait d'un seul coup dans la poitrine jusqu'à la garde. Une dernière convulsion, un bruyant soupir, et ce fut tout. Le club des jacobins d'Épinal n'avait plus de président.

Alors, l'homme masqué se releva, arracha son masque et laissa voir la vieille face parcheminée de Chourlot.

—Justice est faite, dit-il, nos maîtres sont vengés et leurs héritiers ne seront pas dépouillés. Demain, nous le ferons savoir à M. le chevalier et à Valleroy. Quant à vous autres, vous témoignerez tous au besoin que cet homme s'est donné volontairement la mort.

CHAPITRE XXIV

UN PROFIL HISTORIQUE

Dans la soirée du 13 vendémiaire, vers 11 heures, la diligence qui faisait à cette époque le service de Nancy à Paris s'arrêta toute poudreuse devant une auberge située aux portes de Meaux, à côté du relais de poste. Tandis que le postillon dételait ses chevaux couverts de sueur, qui allaient être remplacés par des chevaux frais, les voyageurs descendaient et entraient dans l'auberge où les attendait le souper. Parmi eux, se trouvaient Bernard, Valleroy, tante Isabelle et Nina, partis quatre jours avant de Darney, où ils s'étaient donné rendez-vous. En s'y rencontrant, après s'être enfuis de Saint-Baslemont, ils avaient décidé de se rendre à Paris. À Paris seulement ils pouvaient organiser «une défense efficace contre les machinations de Joseph Moulette, et s'y dérober, s'ils ne parvenaient pas à les déjouée. À Paris seulement ils pouvaient obtenir justice contre le scélérat gui venait de dépouiller traîtreusement les héritiers de Malincourt. Cette résolution une fois prise, ils l'avaient exécutée sans délai. Ayant eu la bonne fortune de trouver quatre places disponibles dans la diligence venant de Nancy, et qui s'arrêtait à Darney, ils s'étaient mis en route quelques, heures après avoir quitté Saint-Baslemont.