Maintenant ils touchaient au terme de leur voyage. Au lever du soleil, ils arriveraient à Paris, où Bernard et Valleroy entendaient commencer sur-le-champ les démarches qu'ils avaient en vue. Au mois d'octobre, les nuits sont déjà froides, et, ce soir-là, le vent soufflait avec violence, enveloppant hommes et choses de tourbillons d'une poussière sèche qui cinglait et rougissait le visage. Aussi les voyageurs ne s'attardaient-ils pas au dehors. À peine descendus de voiture, ils s'empressaient d'entrer dans la grande salle de l'auberge, ouverte sur la cuisine, où brillait, au fond d'une cheminée monumentale, une flamme joyeuse devant laquelle des poulets mis en broche achevaient de se rôtir.
Valleroy, ayant avisé dans un coin une table de quatre couverts, en prit possession pour ses compagnons et pour lui, et dit à l'aubergiste qui s'empressait autour d'eux:
—Vous nous servirez ici.
Et comme tante Isabelle s'asseyait, en plaçant à côté d'elle avec sollicitude Nina qui venait de s'éveiller et se frottait les yeux, il ajouta en s'adressant à l'enfant:
—Allons, mignonne, assez dormi. Pour le moment, il s'agit de souper. Tu feras ensuite un bon somme jusqu'à Paris, où nous serons demain matin.
Ce langage affectueux, le mouvement, la chaleur, la lumière, la perspective d'un bon repas rendirent à Nina sa vivacité:
—Où est Bernard? demanda-t-elle en voyant une place vide.
Soudain, elle l'aperçut debout au milieu de la salle. D'un bond, elle quitta sa place, courut à lui, et lui prit la main comme pour l'entraîner du côté de la table.
—Attends, répondit Bernard.
Elle obéit, demeura immobile et silencieuse, sans comprendre d'abord ce qu'il faisait. Comme elle cherchait à savoir, elle vit le regard de son ami fixé sur l'une des extrémités de la salle. Le sien suivit instinctivement la même direction. Là, se tenait seul, à l'écart et un peu perdu dans l'ombre, mangeant très vite et sans doute pressé de partir, un petit vieux vêtu de noir qui donnait l'impression d'un honnête tabellion de province ayant bon appétit et le désir de n'adresser la parole à personne.