Quelques jours après son arrivée à l'hôtel de Malincourt, on reçut une lettre de Saint-Baslemont. Elle était de Chourlot, ou plutôt du maître d'école du village, qui l'avait écrite sous sa dictée:
«Je dois faire connaître à Monsieur le chevalier, y était-il dit, que le lendemain de son départ, est survenu ici un fâcheux événement. Le citoyen Joseph Moulette a été trouvé dans sa chambre les pieds rôtis et un poignard dans le coeur. On n'a pu établir si la mort était le résultat d'un crime ou d'un suicide. Le juge de paix de Saint-Baslemont a été immédiatement prévenu. Il a dressé un procès-verbal qui a été envoyé à Épinal et a fait enterrer le défunt dans le cimetière de la commune.
»S'il y a eu crime, il est à craindre que les assassins, des chauffeurs probablement, restent inconnus. S'il y a eu suicide, on n'en peut attribuer la cause qu'à la fièvre chaude ou peut-être à des remords, car il paraît que ce Joseph Moulette était un grand scélérat. Le district d'Épinal a déclaré que le château de Saint-Baslemont devait faire retour à la nation, et moi j'ai pensé que ces détails pourraient être utiles, à Monsieur le chevalier.»
—Voilà un bon débarras, dit Valleroy, après avoir lu cette lettre, très propre à faciliter nos démarches au Comité de sûreté générale.
Il y retourna le même jour, accompagné de Kelner, le brave suisse ayant conservé dans les bureaux des intelligences qui pouvaient servir. Mais cette démarche n'avança pas leurs affaires. On leur déclara que le château était devenu une fois de plus la propriété de la nation, la nation avait le droit et le devoir de le mettre en vente de nouveau.
—Nous n'obtiendrons rien de ces drôles-là, soupirait Valleroy découragé. Vois-tu, Bernard, ajouta-t-il, si tu persistes dans ton projet de faire appel à la protection du général Bonaparte, le moment est venu de l'exécuter, car un miracle peut seul nous faire obtenir justice.
—Eh bien, j'irai voir le général, répondit résolument Bernard.
Le lendemain, dès le matin, sans faire part à personne de ses intentions, il sortit. Depuis son retour à Paris, il avait repris les habits de sa condition, des habits à la mode du jour, lévite en velours noir à pèlerine, culotte grise, bottes à revers. Il était coiffé d'un chapeau noir en soie bas de forme, orné sur le devant d'une boucle d'acier: il avait fière mine sous ce costume, la mine d'un homme de race, sans pouvoir cependant être confondu avec ces jeunes incroyables qui tenaient le haut du pavé et qu'il méprisait parce qu'ils affectaient une mise excentrique. Sa taille svelte, son fin visage au regard grave et doux, son élégance naturelle ne pouvaient que prévenir en sa faveur le puissant général auquel, avec la téméraire confiance que donne la jeunesse, il allait porter ses réclamations.
Depuis la journée du 13 vendémiaire, Bonaparte commandait les forces militaires réunies à Paris. En cette qualité, il y avait son quartier général dans la rue Neuve-des-Capucines. Bernard connaissait bien ce somptueux hôtel, ancienne demeure d'une noble famille, devant lequel il lui était arrivé de passer à plusieurs reprises et même de stationner, curieux du va-et-vient des officiers à travers la cour pavée qu'il fallait traverser pour accéder au perron d'entrée où se tenaient deux factionnaires. C'est donc au quartier général qu'il se rendit. Il passa sous la haute porte, si fier, l'air si décidé, que le portier, debout sur le seuil de sa loge, ne songea même pas à lui demander où il allait et ce qu'il voulait. À la suite d'un groupe d'officiers, Bernard gravit le monumental escalier de l'hôtel. Au premier étage, il entra derrière eux, dans un salon où quelques personnes attendaient, après avoir donné leur nom à l'aide de camp de service.
Le coeur de Bernard battait très fort, mais ce n'était ni crainte, ni timidité. Enfant, il avait connu les splendeurs de la cour de France; plus tard approché les frères du roi dans leur exil. En des circonstances mémorables, il s'était agenouillé devant la reine Marie-Antoinette captive; il avait subi sans trembler les menaces de Fouquier-Tinville. Il n'éprouvait donc aucune appréhension à la pensée de se présenter devant Bonaparte. Mais la gloire naissante de ce soldat l'éblouissait, et son émotion prenait sa source dans l'admiration même qu'excitait en lui cette gloire. Il s'approcha de l'aide de camp pour solliciter la faveur d'être introduit auprès du général.