—Que lui voulez-vous? demanda l'officier.

—Je ne peux le dire qu'à lui.

—Avez-vous une lettre d'audience?

—On m'a affirmé que je n'en avais pas besoin et que le général recevait tous ceux qui se présentaient pour le voir.

—Il faudrait donc qu'il reçût tout Paris. On vous a trompé, mon jeune ami. D'ailleurs, il est occupé. La veuve du général de Beauharnais est auprès de lui.

—J'attendrai, répondit froidement Bernard.

Triste et pensif, il se mit à l'écart. Le nom de Beauharnais venait de lui rappeler un trait raconté, peu de jours avant, par les gazettes et dont tout Paris s'était entretenu. Le général de Beauharnais, quoique gentilhomme, était resté au service de la République. Mais ce témoignage de son patriotisme n'avait pu le défendre contre les fureurs jacobines. Déclaré suspect, décrété d'arrestation, traduit devant le tribunal révolutionnaire, condamné, il était monté à l'échafaud quelques jours avant le 9 thermidor, ne laissant à sa femme et à son fils unique d'autre héritage que le souvenir de ses exploits. Lorsque, au lendemain de vendémiaire, la Convention avait ordonné le désarmement général des sections, la police s'était présentée chez sa veuve et, malgré ses supplications, lui avait enlevé le sabre de son mari, relique précieuse qui devait être transmise à son fils. Alors, ce dernier, quoique enfant, était venu réclamer ce sabre glorieux au général Bonaparte, qui, touché par ses larmes et ses prières, le lui avait fait rendre.

—C'est sans doute afin de le remercier que Mme de Beauharnais s'est présentée au quartier général, pensait Bernard. Ce qu'il a fait pour le jeune de Beauharnais en lui rendant l'arme de son père, pourquoi ne le ferait-il pas pour l'héritier des Malincourt en lui rendant le château de ses aïeux?

Et, sur cette question qu'il se posait à lui-même, Bernard, un moment découragé par l'accueil de l'aide de camp, reprenait espoir.

Soudain, une porte s'ouvrit. Sur le seuil, apparut le général Bonaparte. Il reconduisait Mme de Beauharnais. Elle lui exprimait encore sa reconnaissance, et, devant cette jeune femme, séduisante et charmante sous les blonds cheveux qui encadraient comme d'une auréole sa beauté, il semblait à ce point soumis et subjugué, que Bernard acquit instantanément la conviction que, si sa demande était présentée par elle, elle serait exaucée. Son parti fut pris aussitôt. Il s'approcha, et, s'inclinant devant Mme de Beauharnais: