Vers la fin de la semaine suivante, deux gendarmes se présentaient successivement dans la même journée au ci-devant hôtel de Malincourt. Le premier était porteur d'un décret du Comité de l'Intérieur qui réintégrait l'héritier du comte et de la comtesse dans la possession du château de Saint-Baslemont; le second venait remettre au jeune volontaire l'ordre de rejoindre à Nice la cinquième demi-brigade des grenadiers d'infanterie, appartenant à l'armée des Alpes dans laquelle il était incorporé.
Bonaparte avait tenu sa promesse; c'était maintenant à Bernard à tenir la sienne.
Ce fut un triste jour, un jour de deuil et de larmes, que celui où, il dut s'arracher aux étreintes de Valleroy, de tante Isabelle et de Nina. Ils allaient quitter Paris en même temps que lui, mais c'était pour remonter vers l'Est, pour retourner à Saint-Baslemont, tandis que lui-même descendrait vers le Midi. Afin d'affronter les émotions de cette heure douloureuse, il avait fait provision d'énergie et, aux douleurs de la séparation, il s'était promis d'opposer tout son courage.
Mais, au dernier moment, énergie et courage s'évanouirent. Il redevint, pour quelques instants, l'enfant timide et doux à qui Valleroy s'était passionnément dévoué, qu'il avait protégé contre de pressants et fréquents périls et qui lui gardait au fond de l'âme une reconnaissance égale à sa tendresse. En quittant ce fidèle ami de sa maison, ce vieux compagnon d'infortune, Bernard avait le coeur déchiré, impuissant à s'arracher à ces bras vigoureux, qui tant de fois s'étaient croisés autour de son corps frêle et qui maintenant ne se résignaient pas à s'en détacher.
—Ne nous oublie pas, mon Bernard, soupirait Valleroy. Quoi qu'il arrive, souviens-toi que, toujours et pour toujours, Valleroy appartient à Malincourt.
—Valleroy et tante Isabelle, ajoutait celle-ci d'une, voix que les pleurs étouffaient.
Et Nina sanglotait aussi.
—Reviens bientôt, Bernard, suppliait-elle, car ta petite amie sera malheureuse jusqu'à ton retour…
—Sois digne de ton nom, de tes aïeux, reprenait Valleroy.
—Nous prierons pour vous matin et soir, continuait tante Isabelle.