Quand le général Bonaparte apparut à cheval, à la tête de son état-major, quand son regard s'arrêta sur eux, ils furent saisis d'une émotion indicible. Ils reconnaissaient en lui celui qui devait leur donner la victoire. Il leur parla et sa parole les électrisait. Il les engageait à être patients, à se résigner à souffrir encore. Mais, en même temps, il leur disait que leurs souffrances touchaient à leur terme, et, la main tendue vers l'Italie, il leur promettait de les conduire dans les plus fertiles plaines du monde. Quand il eut fini de se faire entendre, de toutes parts des acclamations s'élevèrent. Dans le bruit des clairons vibrait l'âme même de la patrie, qui de nouveau se réveillait et se préparait à la conquête du monde.
Très pâle, le coeur agité, la fièvre aux yeux, Bernard, placé au premier rang de sa compagnie, assistait à ce spectacle, maintenant convaincu que, sous peu de jours, il verrait enfin l'ennemi. Lorsque Bonaparte passa près de lui, il se redressa vivement et demeura immobile au port d'arme, étouffant, par respect pour la discipline, le cri de reconnaissance et d'admiration qui brûlait ses lèvres. Mais le général l'avait aperçu et reconnu. Et, au passage, il lui envoya un sourire. Trois jours après, Bernard quittait Nice avec sa division. Le surlendemain, il campait avec elle, vingt lieues, plus loin, à Albenga, sur la route de Gênes.
Le projet de Bonaparte était de passer les Alpes au-dessus de Savone, de descendre en Piémont, et, une fois là, de se placer entre l'armée autrichienne, concentrée aux environs d'Alexandrie, sous les ordres du général de Beaulieu, et l'armée sarde, commandée par le général de Colli, protégeant Turin. Après un court repos à Albenga, la division Masséna se portait sur la route de Savone qui traverse la montagne et s'occupait d'y élever des redoutes. C'est là que le 10 avril, un des lieutenants de Beaulieu, le comte d'Argenteau, vint l'attaquer et que Bernard vit le feu pour la première fois. Vivement repoussé, d'Argenteau se replia sur le village de Montenotte et s'y retrancha, tandis que les soldats français, la nuit venue, se préparaient à coucher sur leurs positions. Cette soirée, Bernard la passa avec plusieurs «de ses camarades; dans une chaumière, au bord d'un chemin dont les troupes de la division Masséna occupaient toutes les issues.
Vers 11 heures, comme la fatigue l'accablait, il se jeta sur la terre durcie qui formait le plancher de la cabane, et, la tête sur son sac, il ferma les yeux et s'endormit. Mais brusquement on le réveilla. Il fut debout en un clin d'oeil et vit devant lui son sergent. Il l'interrogea.
—Qu'y a-t-il, sergent?
—Il y a, mon petit gentilhomme, que nous déménageons sans tambours ni trompettes, histoire d'aller surprendre l'Autrichien chez lui!
—Nous marchons sur Montenotte?
—Tu l'as dit, sur Montenotte où on ne nous attend pas. On se mit en route dans un profond silence. Quoique deux divisions, celle de Masséna et celle d'Augereau, fussent en mouvement, on n'entendait presque aucun bruit. La nuit n'était pas très claire, elle l'était assez cependant pour que les soldats pussent se guider par les nombreux petits chemins qui allaient sur le village où d'Argenteau passait la nuit. Le général autrichien avait pris pour se garder les précautions les plus minutieuses. Mais soit que ses ordres eussent été mal exécutés, soit que la rigueur des consignes se fut relâchée à la faveur de cette nuit paisible qui éloignait toute idée de surprise, les troupes françaises arrivèrent devant son camp vers minuit, sans avoir été signalées.
Quand les sentinelles autrichiennes donnèrent l'alarme, c'était déjà trop tard. Les Français pénétraient dans la place avec impétuosité. En quelques instants, ils s'emparaient de quatre drapeaux, et de cinq canons, faisaient deux mille prisonniers, rendaient libre la route que se proposait de suivre Bonaparte pour gagner le Piémont, et inauguraient, par un avantage marqué, cette série de combats qui allaient se succéder durant cinq jours, aboutir à la défaite de l'armée austro-sarde et permettre à Bonaparte de marcher sur Turin.
Pendant le combat d'avant-garde, engagé le matin sur la route de Savone. Bernard n'avait pas eu l'occasion de tirer un coup de fusil. Au moment de l'attaque, il se trouvait en arrière, et elle était déjà repoussée, quand sa compagnie recevait l'ordre de se porter en avant sur les talons de l'ennemi. Mais, à Montenotte, il n'en fut pas de même. Il était parmi ceux qui se jetèrent les premiers sur les Autrichiens, et, pendant plus d'une heure, il combattit effectivement, à travers les rues du village où il fallait conquérir les maisons l'une après l'autre et en déloger l'ennemi. Il ne cessait de tirer que pour croiser la baïonnette, très excité, mais n'ayant rien perdu de sa présence d'esprit, et tout aussi attentif à se défendre qu'à profiter de toute bonne occasion pour frapper.