À la première détonation, au premier sifflement de balle à ses oreilles, son intrépidité, un moment ébranlée pendant la marche en avant, lui était revenue tout entière, et, loin de l'affaiblir, la vue du sang et l'odeur de la poudre l'excitaient, le jetaient dans une sorte de griserie sous l'empire de laquelle il était entraîné. De ce qui se passait hors de sa portée, il ne voyait rien et ne savait rien. Pour lui, l'intérêt du combat était entièrement concentré dans l'espace resserré où, avec une poignée d'hommes, il s'évertuait à repousser l'ennemi. C'était maintenant sur la place du village où l'avaient conduit les péripéties de cette lutte nocturne. De tous côtés, les Autrichiens fuyaient. Mais il en restait, encore une centaine, qui s'étaient retranchés dans l'église. L'officier qui les commandait avait planté lui-même sous le porche le drapeau de son régiment, et ce drapeau, maintenant criblé de balles, semblait marquer la ligne que cette poignée d'hommes, électrisée par son chef, s'était juré de ne pas laisser franchir.

Par trois fois les Français s'étaient élancés à l'assaut de l'église, et par trois fois, une fusillade nourrie les avait obligés à reculer, en décimant leurs rangs. Assaillants et assiégés s'exaspéraient de leurs pertes inutiles, ceux-ci comprenant qu'ils étaient condamnés, à périr jusqu'au dernier et que rien ne les empêcherait de succomber; ceux-là rendus furieux par la rançon de sang et de vies humaines, dont la valeur de leurs adversaires les contraignait à payer une victoire désormais certaine. Et dans l'ombre de la nuit où passaient tour à tour la blanche lueur de pâles rayons de lune perçant les nuages, et la clarté rougeâtre de quelques torches allumées dans le temple dévasté, c'était une folle poussée d'hommes se ruant les uns sur les autres et ne se séparant qu'après avoir mis entre eux de nouveaux cadavres et fait couler des flots de sang.

Du côté des Autrichiens, ce qui tirait l'oeil, c'était la silhouette de l'officier qui les commandait. Elle se dessinait, svelte et claire dans un uniforme blanc, toujours bondissante, à travers les groupes des soldats et autour du drapeau, de telle sorte que c'est en vain que les Français la prenaient pour cible. À droite, à gauche, partout, on ne voyait qu'elle, et incessamment, elle se dérobait. Soudain, une grêle de balles s'abattit sur la hampe du drapeau. Elle s'inclina, cassée par le milieu. L'officier s'élança pour la saisir et en prévenir la chute. Mais lui-même chancela, en portant la main à sa poitrine. Cette fois, il était atteint.

Du côté des Français, un soldat, en le voyant tomber, se jeta sur le drapeau. Il s'en empara et, comme la silhouette blanche de l'officier s'abîmait parmi les cadavres, il brandit son trophée, en criant en allemand aux Autrichiens épouvantés:

—Braves gens, rendez-vous!

À ces accents, on vit l'officier renversé se redresser d'un mouvement automatique, sa main tremblante saisir par le bras le soldat français, le tirer à lui comme pour le dévisager et, dans la rumeur tumultueuse que mêlaient les vainqueurs aux gémissements des vaincus, deux voix, déchirées par le désespoir, se firent entendre.

—Bernard! Bernard! criait l'une.

—Armand, mon frère! répondit l'autre.

Et les deux fils du comte de Malincourt, effarés et frémissants, en se retrouvant les armes à la main, fondaient en larmes, tandis que le plus jeune s'agenouillait et recevant entre ses bras le corps de l'aîné qui venait de perdre connaissance, le couvrait de baisers et de larmes.

Au petit jour, dans un coin de l'église, dévastée, transformée en ambulance, Bernard se tenait agenouillé devant un matelas sur lequel son frère était étendu. Depuis plusieurs heures, le pauvre enfant demeurait immobile à la même place, anxieusement penché sur le cher blessé, qui s'était assoupi après avoir été pansé en hâte par un chirurgien militaire. Du projectile, entré dans la poitrine et logé sous le poumon gauche, on pouvait redouter d'irréparables ravages, de telle sorte que Bernard ne savait ce qu'il devait craindre et encore moins ce qu'il pouvait espérer. En suivant avec sollicitude le sommeil de son frère, en le regardant si fier et si beau sous la pâleur livide du visage, en écoutant cette respiration oppressée et sifflante, il se demandait avec effroi si, après avoir connu la douleur de voir ses parents aller au supplice, il connaîtrait cette autre douleur de perdre ce frère adoré, tombé dans les rangs ennemis, frappé par une balle française, et de le perdre au moment où il le retrouvait.