Devant l'imminence de la catastrophe qu'il redoutait, une question se dressait, terrible, dans sa pensée. Le coup auquel son frère allait peut-être succomber, qui l'avait porté? N'était-ce pas lui? Il essayait alors de reconstituer le combat et de ressusciter le moment décisif où Armand était tombé. Il aurait voulu savoir s'il avait une responsabilité quelconque dans l'événement. Mais c'est là justement ce que son esprit obscurci et troublé ne pouvait discerner. Et ce doute affreux déchirait son coeur, mettait sur ses lèvres des malédictions contre les luttes fratricides qui arment les peuples les uns contre les autres, éteignait comme dans des flots de sang et de pleurs l'enthousiasme qui naguère gonflait son âme quand, par l'imagination, il voyait se dérouler devant lui, brillante et glorieuse, sa carrière de soldat. Ah! maintenant, elle lui semblait criminelle, cette carrière, et peut-être l'eût-il, ce jour-là, prise en horreur, s'il n'eût été retenu par le caractère des engagements qu'il avait contractés et par un souci supérieur, obsédant et puissant, de se dévouer à son pays, de le défendre et au besoin de mourir pour lui.

La gloire des armes! Il la voyait à cette heure dans toute sa beauté sinistre. Son frère mourant, tué par lui peut-être, et tout autour de cette couche improvisée, d'autres grabats dressés en hâte d'où montaient des gémissements et des râles. Et un peu partout, des cadavres allongés dans des flaques de sang, des vêtements en lambeaux, des sacs éventrés, des débris d'armes dans des débris de murailles écroulées; partout la dévastation, la ruine, la mort. Sur ces abominations, le jour montait dans les brumes grisâtres du matin, un jour de printemps clair et joyeux, fouetté par une brise fraîche, toute chargée des senteurs des premières feuilles. Qu'importaient au ciel bleu, au soleil qui s'allumait vers l'Orient par-dessus les Alpes, aux fleurs, aux pousses nouvelles, que leur importaient ces sanglants témoignages de la folie des hommes! L'impassible nature, poursuivant sa marche, allait resplendir au-dessus d'eux, et verser aux vivants l'oubli des morts.

Bernard, abîmé dans son angoisse, aurait voulu ne pas penser à ces choses, mais elles l'assaillaient, l'obsédaient, le dominaient. En même temps, le passé s'implantait en maître dans sa mémoire et y revivait avec la précision de la réalité. C'était comme un tableau se déroulant devant lui et ramenant à son souvenir les innombrables épisodes de sa vie encore si courte et déjà si pleine. En se rappelant tout ce qu'il avait vu, tout ce qu'il avait souffert, il s'attendrissait, il pleurait sur lui-même, sur ses parents suppliciés, sur les défunts compagnons de ses tragiques aventures, sur la cruauté des bourreaux, sur l'infortune des victimes et aussi sur les aberrations des partis, cause initiale de la guerre civile et de la guerre étrangère.

Et une violente protestation s'élevait en lui, une révolte de tout son être qui grondait dans sa poitrine et soudain s'apaisait dans une ardente prière que sa bouche d'adolescent accoutumée à implorer le ciel aux heures de détresse envoyait vers le Dieu qui a créé les hommes non pour qu'ils se haïssent, mais pour qu'ils s'aiment. Et alors, il se sentait pris d'une pitié profonde pour ceux qui souffrent et d'une clémence infinie pour ceux qui font souffrir, les uns et les autres instruments mystérieux de desseins qu'ils ignorent et qui précipitent l'humanité vers les destinées inconnues qu'elle doit parcourir.

Tout à coup, ses méditations douloureuses furent interrompues. Son frère se réveillait. Il le vit se soulever et promener fiévreusement autour de lui ses yeux égarés, en disant d'une voix rauque:

—Où suis-je?

—Vous êtes auprès de moi, cher Armand.

—Auprès de toi, Bernard! Mais que signifie cet uniforme? Tu es donc soldat? Ah! oui, je me souviens; tout à l'heure, nous combattions l'un contre l'autre.

Et couvrant son front de ses mains tremblantes, il murmura:

—Oh! les frères ennemis!