—Malheureusement, continua ce dernier, d'une voix qui s'éteignait, je ne serai plus là pour le voir.

Ses yeux se fermèrent; il demeura immobile, sans abandonner la main de Bernard qu'il avait prise dans la sienne. Celui-ci aurait voulu se dégager, se mettre à la recherche du chirurgien, le ramener auprès de son frère. Mais trop forte était l'étreinte du mourant.

—Reste là, Bernard, fit-il tout à coup; ne me quitte pas.

—Laissez-moi appeler le médecin, Armand.

—À quoi bon! Ni lui, ni personne ne pourrait me sauver. Ma blessure est mortelle; je l'ai compris en sentant pénétrer en moi la balle qui l'a faite. Que du moins je m'en aille en paix, toi à mes côtés. Il m'eût été doux d'avoir un prêtre en ce moment. Mais, à défaut de son assistance, j'ai la tienne, mon frère… Et à toi, je peux dire, comme à un confesseur, que ma conscience est en repos. J'ai aimé Dieu et mon roi! Je meurs dans la religion de mes parents et digne d'eux. Si j'ai pris les armes contre mon pays, c'est que j'ai cru que son intérêt même me le commandait. Je crois bien que je me suis trompé; mais ce n'est pas pour cette erreur involontaire dont je suis durement puni que le ciel voudra me châtier davantage.

Sa voix devenait plus faible. Bernard, dont il continuait à étreindre la main, comprit que la mort venait; il se raidit contre sa douleur, et dévorant ses larmes pour ne pas en donner au mourant le spectacle, il se courba sur lui en disant:

—Apaisez-vous, mon frère adoré, ne songez qu'à vivre pour votre petit
Bernard.

—Oh! mon petit Bernard n'a plus besoin de moi, répondit Armand d'un accent qui s'éteignait. C'est maintenant un homme mûri par les épreuves et préparé aux luttes de la vie. Il portera vaillamment le nom de Malincourt; il relèvera notre maison, et la perpétuera, toujours fidèle à la tradition de nos aïeux… Adieu, mon Bernard, adieu, ou plutôt, au revoir… Dieu m'appelle. Je vais revoir nos parents… Mon frère, en leur nom, je te bénis… Tu prieras pour le repos de mon âme et, dès que tu le pourras, tu ramèneras mon corps à Saint-Baslemont… Embrasse-moi…

Les lèvres de Bernard se posèrent sur le front de son frère au moment où la mort y déposait aussi son baiser, Alors, le pauvre enfant s'agenouilla désespéré devant le petit lit où Armand de Malincourt venait de rendre l'âme, et il laissa couler librement ses pleurs.

À ce moment, dans l'espace où maintenant resplendissait le soleil, retentit et monta un battement de tambour, que d'autres battements successifs vinrent bientôt grossir. C'était l'appel qui éveillait les troupes endormies après le combat de la nuit et leur annonçait que le moment était venu de se mettre en marche.