—Dieu vous entende, mon fils, et qu'il vous bénisse pour toute la joie que me cause votre tendre sollicitude!
Mme de Malincourt pose de nouveau ses lèvres sur le front de l'enfant, et ils restent ainsi, pressés l'un contre l'autre, immobiles et pensifs, le regard perdu dans le vaste horizon qui se déroule à leurs pieds.
Derrière les Vosges, le soleil décline lentement. À la cime des forêts dont la masse sombre, mouvante comme la mer, s'éclaire, çà et là, de couleurs lumineuses qu'y mettent les toitures de quelques villages, il laisse de longues traînées d'or. Une brise fraîche s'élève, chasse la chaleur, agite les feuilles d'où tombe la poussière qui s'y est amassée depuis le matin. Dans le ciel encore embrasé des feux en train de s'y éteindre, la lune dessine son disque argenté. Tout autour d'elle, de rares étoiles commencent à piquer de leurs pointes étincelantes la blancheur du vide. Une brume empourprée flotte sur les pelouses, caresse les massifs de fleurs, leur dérobe des parfums qu'elle répand ensuite dans l'ombre grandissante. Du fond des prairies qui séparent le parc seigneurial de Saint-Baslemont de la forêt de Relanges, elle a grimpé le long des terrasses étagées qui descendent du château en degrés géants, tout chargés de végétations arborescentes. Maintenant, elle escalade les murailles de l'antique demeure, ses lourdes tours, son faîte ardoisé, sa façade grisâtre, enveloppant comme d'un voile aux tremblantes transparences sa masse altière dressée en avant du village à l'extrémité d'un plateau qui domine la plaine. De tous côtés, à perte de vue, dans l'espace immense compris entre Saint-Baslemont et les coteaux de Darney qui dominent la Saône, dans les vallées, sur les collines, sous les feuillages, ce coin de terre où commencent les Vosges respire tant de paix et de sérénité qu'on ne pourrait croire qu'au delà des régions où règne ce silence auguste éclate une crise tragique.
Cependant, par toute la France, sous l'action des fanatiques et des méchants, la terreur s'est répandue. Elle commence, à travers d'émouvantes péripéties, son oeuvre sanglante. Aux frontières menacées par la coalition des armées étrangères, la guerre se prépare. Dans les campagnes, des châteaux incendiés étalent au soleil leurs ruines fumantes. Dans les villes, persécuteurs et bourreaux marquent la place où fonctionnera la guillotine, et déjà les victimes futures remplissent les prisons. Dans la poussière des routes, la trace des fugitifs que l'on a comptés par milliers depuis trois ans se devine à l'empreinte de leurs pas non encore effacés. Mais à ces agitations des hommes, la nature, comme toujours, demeure indifférente sans cesser d'obéir aux lois immuables qui règlent sa marche, et ce soir-là, comme les autres soirs, le jour, témoin insensible et complice inconscient des crimes qu'a éclairés sa lumière, va se perdre dans la nuit.
Brusquement, un coup discret frappé à la porte de la chambre vient mettre fin à l'étreinte silencieuse de la mère et de l'enfant. Ils se lèvent tous deux.
—Valleroy! s'écrie Bernard.
Celui qu'il nomme ainsi a trente ans. C'est un homme de haute taille, très large d'épaules, avec des yeux bruns qui révèlent une intelligence affinée, des traits à la fois énergiques et doux que couronne une chevelure épaisse et noire, toute crépue. Dans le château, où il est né, il remplit les fonctions d'intendant.
—Je viens rendre compte à Mme la comtesse de l'exécution de ses ordres, dit-il. Je me suis promené cette après-midi par tout le village afin de m'enquérir de l'état des esprits. Je suis entré dans plusieurs maisons, j'ai causé avec leurs habitants; dans la rue, j'ai interrogé les passants, et nulle part je n'ai constaté de défiance. Personne ne se doute de l'absence de M. le comte. On le croit malade, hors d'état de sortir, et on m'a parlé de sa santé avec intérêt.
—Puisse cette croyance durer jusqu'au retour de mon mari, répond la comtesse, et ces braves gens ignorer toujours qu'il est allé à Coblentz!
—En est-il donc parmi eux qui le dénonceraient? demande Bernard.