—Vous êtes heureux d'être patient, vous, mon cher Morfontaine, répliqua son compagnon, moi, je suis loin de vous ressembler. La patience ne fut jamais la vertu favorite de la noble maison de Guilleragues à laquelle j'ai l'honneur d'appartenir.
—Êtes-vous donc si pressé, mon neveu, de voir le vicomte Armand de Malincourt? demanda le troisième personnage, un vieillard, celui-là, qui n'avait rien d'un soldat, ni l'uniforme, ni les manières, mais dont le fin visage, la taille élancée et toute la personne, des pieds à la tête, révélaient la haute naissance. Aussi vrai que je m'appelle le vidame d'Épernon, je ne vous vis jamais agité comme ce soir.
—On le serait à moins, mon oncle, puisque j'attends une réponse d'une extrême importance pour moi.
—Quelle réponse? reprit le vidame, tout en ouvrant la tabatière ornée de diamants qu'il tournait entre ses doigts fins et blancs et en y prenant une prise de tabac.
Le marquis de Guilleragues regarda rapidement autour de lui pour s'assurer que ses paroles ne pouvaient être entendues, puis, se penchant vers son oncle, il dit:
—Nos princes ont été invités au couronnement de S. M. François II, roi de Bohême et de Hongrie, comme empereur d'Allemagne. La cérémonie, qui doit avoir lieu à Mayence, est fixée au 12 juillet et sera l'occasion de fêtes brillantes. Désireux d'y aller, j'ai sollicité l'honneur d'être attaché, pendant la durée du voyage, à la suite de Mgr le comte d'Artois. Malincourt, qui le voit librement à toute heure, s'est chargé de lui présenter ma requête. Il devait la présenter ce soir et m'en faire connaître ici le résultat.
—Alors, vous allez être fixé sur votre sort, mon cher, fit vivement celui qu'on avait appelé Morfontaine. Voilà le vicomte Armand.
Tous les trois tournèrent la tête vers la porte et virent Malincourt qui les cherchait du regard, et répondait aux obséquieux saluts que lui valaient de tous côtés la bienveillance et la faveur du comte d'Artois.
—Par ici, Malincourt, lui cria Guilleragues en se levant.
Armand s'avança, le sourire aux lèvres. C'était un beau garçon de vingt ans, à l'oeil pur et hardi, dont son uniforme, le même que celui de Guilleragues, mettait en relief les formes sveltes et vigoureuses.