—Mon frère, continua Bernard en se tournant vers Armand, permettez-moi d'offrir ces parures à une pauvre petite fille avec qui j'ai fait la route de Mayence à Coblentz?
—Ton amie Nina dont Valleroy m'a parlé? À ton aise, chevalier. Voici un louis de plus, Monsieur le marchand.
Une pièce d'or alla rejoindre les trois autres. Puis, après que Bernard eut donné l'ordre d'apporter chez le peintre Venceslas Reybach, pour Mlle Nina, les objets qu'il venait d'acheter, les deux frères sortirent pour se rendre au château de Schonbornlust, somptueuse résidence située aux portes de la ville et mise par l'électeur de Trêves à la disposition des princes français.
Au fur et à mesure qu'ils avançaient, les maisons s'espaçaient. Ils se trouvèrent bientôt en pleine campagne, sur une route qu'ombrageaient de vieux arbres déjà poudreux de la poussière du jour, et tout au bout de laquelle le château dressait sa masse imposante. Sur cette route, les piétons étaient nombreux, tous des émigrés, à en juger par les costumes des hommes, les toilettes des femmes, les uniformes des officiers. Plus rares étaient les voitures. Cependant, il en passait quelques-unes, antiques et vénérables berlines pour la plupart traînées par de lourds chevaux que conduisaient des cochers à la livrée usée et défraîchie. Parmi ces équipages d'un autre temps, Bernard aperçut un de ces cabriolets, appelés «pots de chambre», qu'ils avaient vus souvent à Paris.
—Un fiacre de Paris à Coblentz! s'écria-t-il.
—Nous en avons une douzaine, répondit Armand. Ils ont amené des émigrés, et les cochers, la course faite, ont trouvé plus simple de rester ici que de retourner en France.
Ainsi, tout était pour Bernard sujet de surprise: des princes français en Allemagne, la noblesse dans l'exil, des gentilshommes vivant du travail de leurs mains, des grands seigneurs et des grandes dames s'en allant à pied par les routes, des fiacres entreprenant des voyages de trois cents lieues, et lui, le chevalier de Malincourt, jeté tout à coup dans cette existence aventureuse et se rendant à l'audience du comte d'Artois, ayant sur le dos des vêtements d'emprunt, la défroque d'un petit duc qui sans doute à cette heure menait la même vie nomade que lui!
Cependant, il continuait à interroger Armand:
—Est-ce que tous ces gens se rendent à Schonbornlust, mon frère?
—Ils vont, comme nous, faire leur cour à nos seigneurs les princes, qui, tous les matins, reçoivent la noblesse.