—Manifeste-t-elle toujours le même empressement?

—Aujourd'hui, l'affluence est plus nombreuse que de coutume. Cela tient à ce que la nouvelle s'est répandue que le prince de Nassau est revenu de Saint-Pétersbourg, apportant un million de livres que l'impératrice Catherine offre aux frères du roi de France pour subvenir aux frais de la campagne qui se prépare. Il y a beaucoup de malheureux parmi les émigrés. Ils se hâtent avec l'espoir qu'en arrivant les premiers ils recueilleront quelques gouttes de cette pluie d'or.

—Mais si on leur distribue le million, objecta Bernard, il ne restera plus rien pour les frais de la campagne?

Armand regarda son frère, comme s'il eût été frappé par la justesse de cette remarque et surpris de l'entendre sortir de la bouche d'un enfant. Mais il n'y répondit pas.

Qu'aurait-il pu répondre, sinon que la misère et l'exil sont choses lamentables et compromettent le succès des meilleures causes. Il ne le savait que trop, lui qui, depuis dix-huit mois, avait vu des sommes énormes se fondre entre les mains des princes, absorbées, sans profit pour la cause de la royauté, par l'entretien de leur maison et les pressants besoins des gentilshommes qui formaient leur cour.

D'ailleurs, on arrivait au château. Deux soldats de la garde des princes se promenaient devant la porte, silencieux, le fusil sur l'épaule. Ils présentèrent les armes au vicomte de Malincourt qui passa, suivi du chevalier.

CHAPITRE V

PRINCES ET GRANDS SEIGNEURS

L'intérieur du château du Schonbornlust présentait la même animation que l'intérieur du palais de Versailles aux beaux jours de la royauté, à l'heure du lever du roi. Au pied de l'escalier, des soldats formaient des groupes bruyants, en attendant le moment d'aller prendre faction sur quelque point de la vaste demeure. En haut, des suisses armés de hallebardes gardaient l'entrée du salon d'attente, qui précédait le cabinet des princes. De toutes parts, dans l'allure et la tenue des gens, dans les consignes, dans la diversité et l'éclat des uniformes, se révélaient le souci de l'étiquette, la constante préoccupation des représentants de la monarchie de s'entourer, dans l'exil, d'un appareil décoratif aussi pompeux que celui dont elle avait été, durant des siècles, entourée en France.

La porte du salon d'attente s'ouvrit devant Armand, avant même qu'il eût fait un signe, car les suisses le connaissaient, et, en sa qualité d'officier attaché à la personne du comte d'Artois, il avait accès partout, à tout instant du jour et de la nuit. À sa suite, Bernard se trouva donc tout à coup, sans avoir attendu ni sollicité, parmi les personnages les plus considérables de la cour de Coblentz. Ils remplissaient déjà la vaste et luxueuse salle, très imposante avec ses boiseries sculptées et ses lambris dorés. Devant le cabinet des princes, se tenaient immobiles deux gardes du corps, l'épée au poing, et tout à côté, assis à une petite table, un gentilhomme de la chambre qui inscrivait les noms des arrivants et désignait à ceux qui avaient obtenu une audience particulière l'heure à laquelle ils seraient reçus.