À tout moment, cette porte s'entre-bâillait pour laisser entrer ou sortir des visiteurs. Quelques-uns étaient introduits sans attendre, sur le simple énoncé de leur nom. Ceux-là étaient les membres du Conseil, à qui leur fonction assurait cette faveur. Sur le visage de ceux qui sortaient, ceux qui attendaient leur tour cherchaient à saisir un reflet, une impression, quelque trait propre à les fixer sur le sort de la requête qu'eux-mêmes venaient présenter. Ils allaient et venaient, impatients, dissimulant mal leur anxiété, interrogeant du regard le gentilhomme chargé de les appeler et de les conduire auprès des princes. Très mêlée et très bigarrée, cette foule! À côté de hauts seigneurs, faisant montre de leur nom et de leurs titres, on voyait des individus d'humble mine, solliciteurs d'argent ou solliciteurs d'affaires, les uns venus au nom des royalistes de leur province apporter des plans ou quémander des secours, les autres gentillâtres obscurs en quête d'un emploi dans l'armée royale, ou encore des banquiers juifs, cherchant à faire accepter leurs services. Tous n'avaient pu obtenir audience. Mais, comme ils savaient que les princes traversaient le salon d'attente en se rendant à la chapelle du château pour la messe et en revenant, ils tenaient à se trouver sur leur passage pour se faire voir et saisir l'occasion de toucher un mot de ce qui les avait amenés.
Au milieu de cette assemblée, Bernard fut d'abord perdu et tout étourdi. Son frère distribuait saluts et poignées de mains, s'inclinait respectueusement devant certains personnages, en traitait dédaigneusement d'autres qui semblaient se courber à ses pieds. Au passage, il présentait Bernard à quelques-uns qui l'accueillaient avec bienveillance, mais que, dans la cohue, celui-ci avait à peine le temps d'entendre et d'entrevoir. Ce fut pour le pauvre enfant, pendant quelques minutes, un inexprimable trouble, presque de l'effarement. Mais, soudain, il se trouva en présence du vidame d'Épernon. Le fringant et aimable vieux, assis auprès d'une croisée, paraissait se divertir à observer la physionomie des allants et venants et à tâcher de deviner les préoccupations qu'elle dissimulait. La veille, au café des Trois-Couronnes, il avait adressé à Bernard d'affectueuses paroles, et d'instinct l'enfant se sentait attiré vers lui. Il allait le saluer, quand Armand se jeta entre eux.
—Pardieu! voilà qui se trouve bien, dit-il. Monsieur le vidame, je sollicite vos bontés pour mon frère. Je cherchais quelqu'un à qui le confier pendant que je vais rentrer chez Monseigneur pour l'annoncer. Voulez-vous, pour quelques instants, le prendre sous votre égide? Je ne saurais le mettre en meilleures mains.
—Je m'en charge volontiers, répondit M. d'Épernon.
Et tandis qu'après l'avoir remercié le vicomte s'éloignait, il dit à
Bernard en lui désignant une chaise à son côté:
—Asseyez-vous près de moi, chevalier. On est très bien ici pour voir ce qui peut vous intéresser.
Bernard obéit, et ils restèrent là, tous deux, l'enfant assis au bord de la chaise, son chapeau sur les genoux, le vieillard enfoncé dans son fauteuil, sa canne droite entre ses jambes croisées, tournant dans ses doigts sa tabatière dont les pierreries étincelaient au soleil, entrant à flots par la croisée.
—Vous étiez triste et bien las, hier, mon enfant, dit M. d'Épernon à
Bernard. Vous sentez-vous mieux, ce matin?
—Oui, Monsieur, et je vous remercie pour la sollicitude que vous me témoignez.
—Elle est toute naturelle. Dès que je vous ai vu, je me suis intéressé à vous, à vos malheurs. Il faudrait avoir un coeur de pierre pour n'en pas être ému. Et voyez, ajouta-t-il avec un sourire, si vous interrogiez la plupart de ceux qui ne me connaissent que de réputation, ils vous diraient que le vidame d'Épernon n'est qu'un vieil égoïste sans entrailles.