—Vous avez, cependant, l'air bon et humain, observa Bernard.
—Et cet air n'est pas trompeur, croyez-le, chevalier. Il serait malséant de faire mon éloge. Au milieu de la société besogneuse et mendiante que vous voyez ici, j'ai le bonheur de n'être à charge à personne. J'ai trouvé dans l'héritage de mes parents des terres en Bavière. J'en touche le revenu librement et je vis à Coblentz comme je vivrais à Paris, si j'avais cru prudent d'y rester. En de telles conditions, je serais ingrat envers le ciel si je ne venais en aide à d'autres moins heureux que moi. Mais, grâce à Dieu, je n'ai point manqué à ce devoir.
—Mais alors, Monsieur le vidame, d'où vous vient cette réputation d'égoïsme?
M. d'Épernon protesta d'un geste, et se redressant, il reprit:
—D'où elle me vient, cette réputation imméritée? De ma franchise, de ce que je n'approuve pas tout ce qui se passe ici et de ce que j'ose le dire, de ce que je m'irrite au spectacle des sottises, des hypocrisies, des bassesses dont je suis le témoin. Plus tard, quand on parlera du temps où nous vivons, vous et moi, on vous dira que les princes frères du roi se sont héroïquement dévoués à leur aîné, que la noblesse de cour s'est sacrifiée pour la cause royale… N'en croyez rien, mon enfant.
—Cependant, Monsieur, il y a ici de grands dévouements.
—Ils n'existent qu'en apparence, chacun songe à soi. Ces gens que vous voyez se presser à la porte de nos seigneurs ne sont là qu'avec l'espoir de tirer d'eux pied ou aile. C'est à qui les exploitera le mieux. Autour d'eux, tout est intrigues, rivalités. Le comte de Calonne, leur homme de confiance, leur ministre, le personnage le plus puissant de l'émigration, jalouse le baron de Breteuil, l'homme de confiance du roi, et le baron de Breteuil jalouse le comte de Calonne, lequel, en sa qualité d'ami du comte d'Artois, est battu en brèche par le comte de Jaucourt, ami de Monsieur, comte de Provence. Ces divisions, au sommet, se répercutent à tous les degrés de l'échelle sociale et produisent de funestes conséquences. Les princes eux-mêmes, unis à la surface, sont désunis au fond. Condé, leur cousin, ne veut pas se soumettre à eux et eux ne veulent pas se soumettre au roi.
—Ils agissent pourtant en son nom, objecta Bernard.
—En son nom sans doute, mais contre lui. Monsieur, comte de Provence, déteste la reine, et, malgré le roi, voudrait être régent. Le comte d'Artois se plaint de Monsieur et déclare, comme lui, que le roi n'étant pas libre a perdu le droit d'ordonner. Ils ne se mettent d'accord que pour le blâmer, le bafouer et lui désobéir. Ils voudraient bien qu'il fût sauvé, mais non par d'autres que par eux, et quiconque n'est pas de leur avis perd leur faveur et tombe en disgrâce. Cette disgrâce, moi qui vous parle, j'en ai subi les effets.
—Vous, un vaillant gentilhomme, un serviteur éprouvé de la monarchie!