—Sans doute, mais j'ai l'impardonnable tort d'avoir proclamé que, par certains côtés, la Révolution était légitime, qu'elle serait déjà finie, si l'on avait donné satisfaction à celles de ses exigences qui étaient fondées, et surtout si l'on ne s'était attaché à exciter contre la France les puissances étrangères. Oui, poursuivit M. d'Épernon, qui s'animait, je passe ici pour un frondeur, pour un sceptique, pour un jacobin, et si l'on me ménage encore, c'est qu'aux jours de détresse on a trouvé ma bourse ouverte et qu'on se flatte d'y recourir encore. Mais, quoi qu'on dise et quoi qu'on fasse, on ne m'empêchera pas de penser et au besoin d'affirmer tout haut que la politique de Coblentz est une politique fatale, et qu'après avoir perdu la monarchie, elle enverra la famille royale à l'échafaud.
Bernard, très impressionné par ce qu'il entendait, s'étonnait de retrouver dans la bouche du vidame d'Épernon des propos que, en d'autres circonstances, il avait entendu tenir à son père et à Valleroy.
—Êtes-vous d'avis, Monsieur, que la noblesse eût mieux fait de ne pas émigrer? demanda-t-il.
—Oui, certes, et ceux-là ont été bien coupables qui ont donné l'exemple de la fuite.
—Mais vous-même, Monsieur? se permit de dire Bernard.
—Oh! moi, je n'ai pas donné l'exemple, je l'ai suivi. Je n'ai pas émigré en 1789, mais en 1791, quand les irréparables fautes des princes et des gentilshommes partis les premiers n'ont plus permis aux autres de rester en France.
Au cours de cet entretien, qui en apprenait long à Bernard, le salon s'était rempli au point d'y rendre impossible la circulation. Il régnait une chaleur lourde qui ajoutait à l'excitation des paroles échangées bruyamment. Quand s'ouvrait la porte du cabinet des princes, un mouvement se produisait dans cette foule. Toutes les têtes se tournaient du même côté, accompagnant d'un regard d'envie ceux qu'appelait le gentilhomme de la chambre pour les introduire auprès des Altesses Royales. Soudain, le mouvement s'accentua, la rumeur des conversations devint plus forte. Instinctivement, et sans qu'aucun ordre eût été donné, la foule se divisa, de manière à laisser un passage libre de l'entrée du salon au cabinet des princes. Trois personnages venaient d'apparaître devant lesquels tous les fronts se courbaient. Ils s'avançaient lentement, saluant à droite et à gauche, non sans un peu de hauteur dédaigneuse, qui se marquait surtout chez celui qui paraissait servir de guide aux deux autres.
—Voulez-vous voir de près les hommes du jour, chevalier? demanda en se levant M. d'Épernon à Bernard. Montez sur votre chaise et regardez. Celui qui marche au milieu, en uniforme de général prussien, est le duc régnant de Brunswick, à qui l'Autriche et la Prusse ont confié le commandement supérieur des armées qu'elles envoient contre la Révolution. Il est arrivé tout à l'heure pour attendre ici les troupes qu'il doit commander, et il vient présenter ses hommages aux frères de Louis XVI. Tel que vous le voyez, avec ce ventre proéminent, cette démarche lourde, ce nez busqué, ces gros yeux ronds et cette tête carrée d'Allemand, il n'a tenu qu'à lui de devenir roi des Français, oui, mon enfant, roi des Français. L'abbé de Talleyrand-Périgord et ses amis ne s'étaient-ils pas imaginé de lui offrir la couronne!
—Cet étranger sur le trône des Bourbons! s'écria Bernard.
—Il a refusé et il a bien fait. On dit qu'il possède tout le génie nécessaire pour délivrer le roi et le rétablir dans son autorité, on le dit, mais personne n'en est sûr. À sa droite, c'est le prince de Nassau, un aventurier de haute extraction, mais un aventurier qui a couru le monde, tour à tour au service de la France et de la Russie, et qui s'est offert, grâce à sa fortune, le luxe de devenir le trésorier des princes, leur chevalier servant, leur courtisan et même leur ambassadeur. Il revient de Saint-Pétersbourg. C'est lui qui a porté le million dont nous parlions tout à l'heure.