—Et le troisième, Monsieur, celui qui marche à gauche du duc?
—Celui-là, c'est le véritable roi de Coblentz, M. de Calonne.
Bernard observait avidement. Il vit passer un homme assez grand, mince, touchant à la soixantaine, portant haut la tête, au sommet de laquelle une perruque cachait mal les cheveux déjà gris et marchant avec une affectation d'élégance hautaine, qui évoqua dans l'imagination de l'enfant l'image d'un paon faisant la roue.
À l'aspect des nobles visiteurs qui s'avançaient, les gardes du corps placés à l'entrée de l'appartement des princes s'étaient empressés d'en ouvrir la porte. Au même instant, sortait de cet appartement un homme encore jeune, à la figure osseuse et maigre, d'un caractère ascétique, au regard pénétrant, les cheveux en coup de vent. Il s'effaça pour laisser passer les nouveaux venus, et s'inclina quand ils défilèrent devant lui. Puis, comme il relevait la tête, il aperçut M. de Calonne qui lui souriait d'un air de condescendance railleuse en accompagnant le sourire d'un geste de salut protecteur. Il répondit en courbant de nouveau le front, mais sans bassesse, très sérieux, très froid, et se faufila dans le salon d'attente, tandis que la porte se fermait sur ses talons et dérobait aux profanes le sanctuaire où venaient d'être introduits le ministre Calonne, le duc de Brunswick et le prince de Nassau. Mais, une fois en présence du flot pressé des courtisans, il fut tout décontenancé. Il ne connaissait aucun d'eux, et, s'ils le connaissaient, ils ne voulaient pas lui faire accueil, car il les vit lui tourner le dos et s'éloigner de lui comme d'un pestiféré.
—Quel est cet homme dont chacun s'écarte? demanda Bernard au vidame d'Épernon.
—Un messager envoyé officieusement par le roi à ses frères, répondit M. d'Épernon, en saluant avec bienveillance l'inconnu. À la manière dont on le reçoit, qui s'en douterait? Mais à Coblentz, les ambassadeurs des Tuileries ne sont pas en odeur de sainteté. M. Mallet du Pan est en train d'en faire l'expérience. Il a porté ici des ordres ou des avis qui déplaisent. On le sait, et vous voyez qu'on le traite en paria. Du reste, on ne comprendrait guère que Sa Majesté ait choisi pour l'investir de sa confiance un homme de peu, un gazetier comme l'est M. Mallet du Pan, si l'on ne savait que, prisonnier dans son palais, Louis XVI n'est pas libre de communiquer à son gré avec ses frères.
M. Mallet du Pan avait vu M. d'Épernon. Il le rejoignit, tout heureux de trouver à qui parler. Le vidame l'interrogea à demi-voix.
—Eh bien, Monsieur, êtes-vous satisfait de votre entrevue avec leurs
Altesses Royales?
—Non, Monsieur le vidame, et vous vous en doutez bien, vous qui savez qu'à Coblentz on ne tient aucun compte de l'autorité du roi. On me l'avait dit quand j'ai quitté Paris; M. le maréchal de Castries, que j'ai vu à Cologne, me l'avait répété. Mais je ne pouvais croire que les princes poussaient à ce point le mépris pour les ordres de leur frère…
—Ils vous ont mal reçu?