—En ennemi, pour dire le mot, et, à mes pressantes exhortations pour les détourner de prendre part à la guerre contre la France, ils ont répondu en se moquant du roi. Ah! Monsieur le vidame, pourquoi tout le monde ici ne vous ressemble-t-il pas? Pourquoi M. de Calonne est-il le maître?

Il soupira, puis, après avoir adressé ses compliments à M. d'Épernon, il s'éloigna, traversant la foule pour regagner la sortie. Maintenant, dans la vaste pièce, on ne parlait plus qu'à voix basse, comme si chacun eût été pénétré de la gravité des conversations qui se tenaient de l'autre côté de la porte close, et se fût attaché à ne pas les troubler. On attendit ainsi pendant vingt minutes environ. Puis cette porte se rouvrit, et on vit sortir les trois personnages qu'on avait vus entrer. La visite officielle terminée, ils se retiraient comme ils étaient venus. Mais, derrière eux, sur le seuil du cabinet des princes, se montrait le vicomte Armand. D'un signe, il appela son frère. Celui-ci courut à lui.

—Mgr le comte d'Artois consent à te recevoir, dit l'aîné. Viens vite: nous n'avons qu'une minute avant la messe.

Bernard suivit Armand et se trouva soudain en présence des deux princes, frères du roi de France. Ils n'étaient d'un grand âge ni l'un, ni l'autre: Monsieur, comte de Provence, avait trente-cinq ans; le comte d'Artois, trente-deux. Mais, auprès de l'aîné, le plus jeune, avec sa taille svelte, son regard clair, sa figure fine et rosée, semblait un enfant, tandis qu'auprès du plus jeune, le corps obèse, enflé par la goutte, le masque lourd et déjà ridé, l'aîné semblait un vieillard. Tous deux portaient un habit en drap bleu, à boutons d'or, flottant sur un gilet blanc, et sur ce gilet le grand cordon des Ordres du roi. Sous des bas noirs en soie, les jambes du comte d'Artois se dessinaient fringantes et nerveuses, tandis que celles de Monsieur apparaissaient épaisses et traînantes dans des guêtres qui montaient jusqu'au genou. Comme écrasé par son précoce embonpoint, ce prince était assis auprès d'une croisée ouverte, dans un fauteuil très large, fait exprès pour lui, et écoutait un de ses secrétaires qui lui lisait une lettre de façon à n'être entendu que de cinq ou six personnages, membres du Conseil intime, qui, tout en écoutant, gardaient une attitude de déférence. Le comte d'Artois, au contraire, allait et venait, parlait à son frère, voltigeait vers une table où travaillaient deux commis de la correspondance, dictait une phrase à l'un, jetait un ordre à l'autre, adressait entre temps la parole à ses officiers groupés dans un coin, pétulant, bruyant, toujours en mouvement, ayant réponse à tout, sans embarras ni réflexion.

Le hasard de sa marche à travers la salle l'amena vers les messieurs de
Malincourt, qui attendaient, immobiles, qu'il leur adressât la parole.

—Est-ce là votre frère, vicomte? dit-il à Armand en s'arrêtant devant eux.

—Mon frère, le chevalier Bernard de Malincourt, oui, Monseigneur.

—Vous nous avez apporté de tristes nouvelles, Monsieur le chevalier, continua le comte d'Artois d'une voix indifférente, comme si ses lèvres eussent exprimé d'autres idées que celles dont son esprit était maintenant assailli. Nous sommes sensibles à vos malheurs, car nous tenons le comte de Malincourt, votre père, pour un féal serviteur, quoique son zèle ait paru refroidi par le retard qu'il a mis à nous rejoindre, en dépit de nos avertissements; comme si les bons royalistes pouvaient hésiter à nous obéir. Mais ces malheurs sont réparables et seront réparés avec les autres. Le règne des méchants touche à son terme.

En écoutant le prince, Armand s'était presque agenouillé, témoignant ainsi sa reconnaissance. Mais Bernard, lui, ne retenait qu'un trait du langage qu'il venait d'entendre, le blâme indirect infligé à son père. Ses joues s'empourprèrent, son regard protesta, et, au lieu de s'incliner, il resta la tête haute. L'auguste interlocuteur ne comprit pas, et, interpellant un des personnages groupés autour de Monsieur, un gros homme aux cheveux grisonnants:

—Quand serons-nous à Paris, marquis de Bouillé? demanda-t-il.