LE CITOYEN PRÉSIDENT
Il y avait à peine quinze jours qu'Armand était parti pour Mayence. Cinq jours encore et il serait revenu. Mais le temps écoulé depuis son départ, comme le temps à courir avant son retour, paraissait à Bernard démesurément long. C'étaient des jours et ils lui pesaient comme des années, non seulement parce qu'il souffrait d'être loin de son frère, mais encore parce que Coblentz ayant, en l'absence des princes, perdu l'éclat qu'y répandait leur présence, la misère des émigrés revêtait une physionomie plus lamentable. Chaque matin et chaque après-midi, Bernard sortait avec Valleroy, tantôt pour faire une excursion aux environs de la ville, tantôt pour en parcourir les rues ou en visiter les monuments, ou encore pour aller voir le vidame d'Épernon, à l'Hôtel de la Cigogne où il était en campement comme un voyageur, Venceslas Reybach à son atelier, tante Isabelle et Nina, installées toutes deux chez un épicier qui avait consenti à leur céder deux chambres au-dessus de sa boutique, tantôt enfin pour recueillir des nouvelles au café des Trois-Couronnes où elles arrivaient toutes. Mais, au terme de ces différentes stations, longtemps et à dessein prolongées, restaient encore bien des heures à remplir. C'était dans la vie de l'enfant comme un trou qui se creusait chaque matin, qu'il n'avait pu combler quand arrivait le soir, une monotone uniformité dont il ne parvenait pas à vaincre l'ennui, quelque effort que fit Valleroy pour l'en distraire, et qui le disposait à voir l'avenir sous des couleurs assombries et attristantes.
Par suite de cet état d'âme, quand sa pensée s'arrêtait au souvenir de ses parents, et c'est sur ce souvenir qu'elle était ordinairement fixée, il se sentait envahi et dominé par une noire mélancolie, pire qu'un bruyant désespoir. Vainement Valleroy s'engageait à partir pour Épinal aussitôt après le retour d'Armand, à en ramener le comte et la comtesse de Malincourt, à les rendre à la tendresse de leurs fils, Bernard refusait de croire au succès de cette entreprise. C'était pitié de mesurer l'influence qu'exerçait sur ce jeune coeur le doute affreux par lequel il était possédé et qui trouvait un aliment incessant dans le caractère tragique des événements qui se déroulaient en France et arrivaient à l'étranger travestis ou dénaturés, mais non exagérés. Le roi prisonnier dans son palais, sa liberté, sa couronne et sa vie menacées, les factions dominant le pays, les prisons remplies d'innocents, le gouvernement déclarant la guerre à la Confédération germanique et au Piémont, une armée austro-prussienne se préparant à franchir la frontière, toutes les puissances s'armant en hâte, la noblesse émigrée mourant de faim, tel était à mi-juillet de cette année 1792 le spectacle qu'offrait notre pays.
Quand ces nuages s'amassaient dans le ciel, comment concevoir l'espérance de se dérober aux tempêtes? Les folles illusions des émigrés pouvaient seules leur faire croire qu'ils s'y déroberaient. Mais ces illusions, à la faveur desquelles princes et gentilshommes élaboraient avec enthousiasme des plans dont ils se promettaient merveilles, Bernard ne les partageait pas. Ses précoces malheurs avaient mûri sa raison en donnant à sa jeunesse une rare prévoyance, et la captivité de ses parents fermé son âme aux espoirs chimériques. Valleroy se désolait de ne pouvoir guérir ce mal qu'avait fait éclater le départ d'Armand. S'il s'était agi de défendre son cher chevalier contre un danger visible et tangible, il aurait aisément trouvé des armes dans son dévouement, dans son énergie. Mais contre le danger mystérieux créé par l'état d'âme de Bernard, il se sentait impuissant. Il n'en déployait pas moins d'incessants efforts pour distraire son jeune maître. Il appelait à son aide tour à tour le vieux Reybach, l'aimable vidame, la chère tante Isabelle et surtout Nina, car il avait remarqué qu'auprès d'elle Bernard retrouvait facilement sa bonne humeur et son sourire. Souvent, tandis que tante Isabelle courait le cachet, se rendait chez les élèves qu'elle devait aux recommandations de M. d'Épernon et du peintre breveté de Son Altesse Sérénissime l'électeur de Trêves, Valleroy emmenait les enfants quelque part aux environs de Coblentz, les promenait tantôt en voiture, tantôt à pied, à travers monts et plaines, dans les forêts qui bordent le Rhin, demandant à l'exercice, au grand air, à l'enfantine gaieté de Nina la guérison de Bernard. Mais, un moment oublieux de ses peines, le chevalier, à peine rentré en ville et séparé de sa petite amie, retombait dans sa tristesse. C'était à croire qu'il ne voulait pas guérir. Aussi Valleroy appelait-il de ses voeux le retour d'Armand qu'il considérait comme un médecin indispensable à Bernard. Par bonheur, la date fixée pour ce retour était proche. Valleroy se rassurait en répétant aux trois amis qui partageaient ses angoisses, en se répétant à lui-même qu'elles touchaient à leur terme. Ce jour-là, vers la fin du jour, il s'était rendu, suivant sa coutume, au café des Trois-Couronnes, en compagnie du chevalier. C'était l'heure où s'y réunissaient les émigrés en résidence à Coblentz; toujours en quête de nouvelles, ils venaient en ce lieu lire les gazettes, interroger les voyageurs arrivés de France. Il était rare qu'une journée s'écoulât sans y amener des visages nouveaux. Malgré la rigueur des lois édictées par le gouvernement français contre les émigrés, le nombre des fugitifs, loin de diminuer, allait toujours en augmentant comme la terreur générale qu'ils invoquaient pour justifier leur fuite. À peine apparus au café des Trois-Couronnes, ces voyageurs y devenaient sur-le-champ un objet de curiosité. On commençait par les examiner en silence, par étudier leurs gestes, leurs allures; on les jaugeait en quelque sorte pour savoir ce qu'ils valaient, et, s'ils étaient pris au sérieux, jugés dignes de foi, on les interrogeait avidement.
Ce soir-là, comme il s'en était présenté quelques-uns, on les avait soumis aux formalités ordinaires, et maintenant l'attention était suspendue aux lèvres de l'un d'entre eux, un Parisien qui prétendait avoir quitté Paris cinq jours avant, parce que les royalistes n'y étaient plus en sûreté. Il décrivait l'aspect sinistre de la capitale livrée à l'émeute; il racontait les méfaits révolutionnaires, les rigueurs exercées contre des innocents, les violences des clubs, les rivalités de la Commune et de l'Assemblée, la misère publique, les humiliations subies par la famille royale. Ses récits consternaient et excitaient tour à tour ses auditeurs, leur arrachait des clameurs de colère et des cris de pitié, auxquels succédèrent des exclamations de surprise quand il révéla que les armées françaises en marche vers les Flandres et le Rhin étaient des armées redoutables, bien commandées, formées des vieilles troupes royales et de plusieurs milliers de volontaires, des adolescents pour la plupart, qui s'enrôlaient en jurant de mourir pour la patrie. Plusieurs voix protestèrent.
—Ce sont des contes que vous nous faites là!
—La Révolution ne trouvera pas de défenseurs parmi les braves.
—Calonne ne cesse d'affirmer que les factieux n'ont ni soldats ni argent.
—Calonne s'est trompé, répliqua le Parisien, et vous vous en convaincrez bientôt, Messieurs.
M. d'Épernon, assis à la même table que Bernard et Valleroy, assistait impassible à cette scène, et n'avait rien perdu des propos du voyageur.