Elle prit la main du loyal garçon qui lui offrait ainsi son dévouement, et la gardant dans les siennes, elle murmura:
—Il est donc vrai que mes malheurs touchent à leur terme, puisqu'à l'improviste ont surgi sur mon chemin tant de coeurs généreux et secourables?
Et son regard interrogeait le ciel, comme si elle eût attendu qu'il lui révélât le secret de son destin. Hélas! si le ciel avait pu répondre, s'il avait répondu, voici ce qu'il lui aurait dit:
—Tu te trompes, tante Isabelle. L'heure de douceur et d'apaisement que tu es en train de vivre ne marque pas la fin de tes infortunes. Sur ta route escarpée et dure, ce n'est qu'une halte, une halte fortifiante mais brève, au delà de laquelle t'attendent de nouvelles épreuves. Prépare ton coeur, apprête tes larmes. Le présent est trompeur, l'avenir redoutable, et les années s'écouleront longues, terribles, sanglantes, avant que tu puisses atteindre le bonheur qui doit te dédommager de tes peines supportées avec vaillance et résignation.
Mais le ciel restait muet, et tante Isabelle, redevenue confiante, était rassurée et heureuse.
Dans la matinée du lendemain, vers 10 heures, la population de Coblentz se pressait sur les quais pour assister au départ du prince électeur de Trêves, Mgr Clément Venceslas de Saxe, et des frères du roi de France qui se rendaient à Mayence afin d'assister au couronnement de l'empereur François II, roi de Bohême et de Hongrie. Les augustes personnages devaient faire le voyage par le Rhin, et, dès 9 heures, le yacht de l'électeur, toutes voiles dehors, orné, pavoisé, enrubanné, se balançait au ras du ponton d'embarquement. Bernard et Valleroy, venus de bonne heure pour ne rien perdre du spectacle, virent arriver tour à tour et prendre place à bord le duc de Brunswick, généralissime des armées alliées, le prince de Nassau, fidèle ami des Bourbons, le comte de Romanzof, délégué auprès d'eux comme ambassadeur par l'impératrice Catherine, le comte d'Oxenstiern, ambassadeur du roi de Suède, le baron de Duminique, ministre de l'électeur, le chevalier de Bray, représentant de l'Ordre de Malte, puis les seigneurs français, le comte de Calonne, les maréchaux de Broglie et de Castries, chargés d'ans et de gloire, l'évêque d'Arras, le duc de Grammont, le général de Bouillé, le marquis de Vaudreuil, d'autres encore, officiers et gentilshommes que les princes avaient désignés pour les accompagner.
Tandis que sur un autre bateau où les gardes du corps occupaient une place réservée on embarquait pêle-mêle chevaux, voitures, des bagages et une nombreuse domesticité, les musiciens de l'électeur, groupés à l'avant du yacht, épuisaient leur répertoire, et le son des instruments, la rumeur des voix, les cris, les appels, les ordres, les acclamations de la foule se confondaient dans un indescriptible tumulte. C'est là qu'Armand de Malincourt, précédant les princes de quelques instants, retrouva son frère et qu'ils échangèrent de tendres adieux. Bien que l'absence du vicomte ne dût pas dépasser la durée de quinze jours, ils étaient émus l'un et l'autre. C'était si triste, à peine réunis, de se séparer de nouveau! Armand répétait ses dernières recommandations.
—Veille sur mon frère comme s'il était de ton sang, disait-il à Valleroy. Ne l'abandonne en aucun cas et n'oublie jamais que tu es responsable de sa vie devant nos parents. Et toi, chevalier, ne cesse de voir en Valleroy le plus sûr des protecteurs, le plus fidèle des amis.
Ces pressantes exhortations n'étaient pas nécessaires. Entre Bernard et Valleroy régnaient la confiance et l'amitié; ils rassurèrent la sollicitude d'Armand, qui pressait le chevalier sur son coeur. Soudain, dans la foule, une rumeur s'éleva. Elle annonçait l'arrivée des voitures de la cour. Les deux frères échangèrent une dernière étreinte, et le vicomte, après avoir embrassé Valleroy, courut où son devoir l'appelait. Bientôt, au milieu des acclamations redoublées, au bruit des fanfares retentissantes, le yacht s'ébranlait, gagnait majestueusement le milieu du fleuve et se mettait en route. Tant qu'on put le voir, Bernard et Valleroy restèrent à la même place, les yeux fixés sur le jeune officier qu'emportait le navire, et qui, le sourire aux lèvres, des larmes aux joues, agitait son mouchoir en signe d'adieu.