—Et moi, intervint tout à coup Nina, je dois à M. le chevalier une belle toilette. N'est-ce pas, Monsieur, que c'est toi qui me l'a envoyée? fit-elle en se jetant dans ses bras.

Et comme le silence de Bernard équivalait à un aveu, le peintre se récria contre lui-même, tout honteux, à ce qu'il confessa, d'avoir laissé à la petite l'honneur de cette découverte.

—Vous allez la gâter, Monsieur le chevalier, murmura d'un accent de gratitude tante Isabelle, en s'approchant de Bernard.

—Oh! laissez-les tous deux jouir de leur bonheur, Madame, dit le vicomte. Le bonheur de recevoir n'a d'égal que le bonheur d'offrir. Vous pouvez voir que si Mlle Nina est heureuse, mon frère ne l'est pas moins.

Et c'était la vérité, car Bernard tournait et retournait comme une poupée la mignonne fillette, adorable dans sa robe rose, en riant aux éclats de ses attitudes coquettes et de la gravité qu'elle affectait, en croisant sur sa frêle poitrine l'écharpe blanche à paillettes d'or. Ce joyeux incident avait mis tout le monde à l'aise, et l'intimité nouée la veille sur le bateau reprit son cours, malgré la présence du vicomte qui ne demandait qu'à s'y associer. Valleroy, toujours empressé auprès de tante Isabelle, l'interrogea sur ses projets. Il sut d'elle qu'elle allait s'enquérir d'un logement pour ne pas rester plus longtemps à la charge de M. Reybach. Une fois installée chez elle, elle s'annoncerait dans la ville comme professeur de diction. Cette idée lui était venue pendant la nuit, et elle en attendait d'heureux résultats, surtout si M. le vicomte de Malincourt voulait la recommander aux personnes influentes de la société française réunie à Coblentz, et M. Reybach la présenter dans la société allemande. Elle s'offrirait en même temps pour réciter des vers dans les salons de la noblesse. Elle pourrait assurer ainsi l'existence de Nina et la sienne et goûter enfin un repos que n'avait pu lui assurer la vie errante qu'elle menait depuis quelques mois. Le peintre approuva ce plan, promit son concours et son appui.

—Je suis aimé, connu, honoré dans ma ville natale plus que ne le fut jamais citoyen dans la sienne, affirma-t-il. Il n'est pas un de mes compatriotes qui ne tienne à honneur de faire droit à mes requêtes, et quand on saura que je protège tante Isabelle, elle sera à la mode.

Il parlait, la tête fièrement dressée, le bras tendu, campé comme une statue héroïque sur son piédestal. C'était à croire qu'il prenait tout Coblentz à témoin de la vérité de ses déclarations. Avec moins d'emphatique solennité, mais avec un égal empressement, le vicomte de Malincourt fit des promesses identiques. Par malheur, obligé de partir le lendemain pour Mayence avec Monsieur et Mgr le comte d'Artois, ce n'était qu'à son retour qu'il pourrait s'employer utilement pour tante Isabelle. Mais il ajouta qu'en attendant il la mettrait sous la protection de ses amis.

—Je la recommanderai au vidame d'Épernon, s'écria Bernard. Il connaît tout le monde et ne refusera pas de nous servir.

Émue jusqu'aux larmes par ces témoignages d'intérêt, tante Isabelle ne savait comment remercier, se déclarait impuissante à exprimer sa reconnaissance. Mais ce fut pis encore, lorsque Valleroy s'approcha d'elle et lui dit à voix basse:

—Il se peut qu'avant que ces promesses se réalisent vous vous trouviez dans la gêne, tante Isabelle; sachez qu'aujourd'hui comme demain, comme toujours, la bourse de Valleroy est à votre disposition.