—Au revoir, citoyen président.
Ils se séparèrent sur ces mots.
Il était temps, car, brisé par les efforts qu'il avait faits pour dissimuler ses sentiments et en contenir l'explosion, Valleroy n'en pouvait plus. Ainsi, le comte et la comtesse de Malincourt n'étaient plus à Épinal; on les avait transférés à Paris. Fallait-il s'en réjouir ou s'en attrister? On les avait soustraits aux basses vexations de Joseph Moulette et des tyranneaux d'Épinal, disposés à se faire honneur de cette importante arrestation. Mais on les avait jetés dans la vaste fournaise parisienne où dix prisons se disputaient les infortunés de leur condition et de leur rang et où l'oeuvre de leur délivrance rencontrerait plus de difficultés que dans une petite ville. À Épinal, Valleroy aurait aisément trouvé des complices pour aider à l'entreprise qu'il méditait. À Paris, il ne connaissait personne. Les preuves, il est vrai, manquaient à l'accusation. En empêchant Joseph Moulette de quitter Coblentz, où il était venu les chercher, on les empêcherait d'arriver à Paris, puisque seul il pouvait les fournir. Mais le comte et la comtesse de Malincourt n'en resteraient pas moins captifs, et à quels dangers une captivité prolongée ne les exposait-elle pas? Le séjour de Paris devenait d'autant plus redoutable aux aristocrates que la populace, surexcitée par la menace d'une invasion, ne parlait de rien moins que de les massacrer avec la famille royale, le jour où les armées étrangères, à supposer qu'elles fussent victorieuses, arriveraient sous les murs de la capitale. Ainsi, de quelque côté qu'on envisageât la situation, elle ne présentait que périls, et ce qui achevait de désoler Valleroy, c'est que son infatigable dévouement à la maison de Malincourt devenait impuissant et qu'il craignait de ne plus trouver une propice occasion de l'exercer.
Tout en examinant ces perspectives angoissantes, il revenait vers le café des Trois-Couronnes. Quand il y entra, Bernard et le vidame d'Épernon étaient encore à la place où il les avait laissés. Comme il les rejoignait, Bernard, sans lui laisser le temps de s'asseoir, l'interrogea.
—Nous diras-tu maintenant pourquoi tu nous as quittés si vite tout à l'heure?
—Pour aller chercher des nouvelles de vos parents. Monsieur le chevalier.
Bernard devint très pâle.
—Des nouvelles de mes parents? Tu en as?
—J'en ai, et quoiqu'elles ne soient pas telles que je le voudrais, elles ne sont pas aussi alarmantes qu'on pouvait le craindre.
Et, pressé de décharger son coeur des émotions qu'il y renfermait depuis une heure, il fit à Bernard et au vidame d'Épernon le récit fidèle de ce qu'il avait dit et appris dans son entretien avec le citoyen Joseph Moulette.