—Ainsi, murmura Bernard quand ce fut fini, cet homme est à Coblentz! Ah! pourquoi mon frère est-il loin de nous? À défaut de lui, pourquoi moi-même ne suis-je qu'un enfant?

—Que feriez-vous donc, chevalier, si vous étiez un homme? demanda le vidame.

—Je me vengerais. Je châtierais ce misérable comme il le mérite.

—Laissez là les idées de vengeance, Bernard. Celui que vous appelez un misérable n'est, comme ses pareils, que l'instrument de desseins qu'il ignore et d'ambitions qu'il ne comprend pas. Il n'est qu'une parcelle de la masse inconsciente, au nom de laquelle quelques fanatiques nous oppriment, un flot d'écume du torrent qu'ils ont déchaîné pour se frayer un chemin. Vous venger de lui, la belle affaire! Ne songeons qu'à l'empêcher de nuire, cela vaudra mieux.

—Oui, l'empêcher de nuire, c'est bien cela, observa Valleroy. Mais comment?

—Il est fâcheux que nous nous trouvions dans l'impossibilité de consulter le vicomte Armand, reprit M. d'Épernon, il nous eût suggéré peut-être un moyen. Pour moi, je n'en vois qu'un, un seul. Pour que le citoyen Moulette soit impuissant à nuire, il faut le retenir à Coblentz, l'empêcher de communiquer avec ses amis, et pour le retenir, l'enfermer. Eh bien, mais, les prisons ne manquent pas à Coblentz. La forteresse de la Chartreuse vaut bien la défunte Bastille. Nous y ferons mettre M. Moulette.

—Vous obtiendrez un ordre d'arrestation? s'écria Valleroy.

—Le chef de la police électorale est mon ami. Il ne me refusera pas une lettre de cachet. Ce ne sera peut-être pas très régulier, mais il y a force majeure. Et puis, nous trouverons un prétexte.

—Et si le prisonnier se réclame du ministre de France?

—On étouffera sa réclamation… Mais il est 9 heures, ajouta le vidame d'Épernon en se levant. L'heure de mon souper a sonné depuis longtemps et je vous quitte. Venez me trouver demain, dès le matin, maître Valleroy. Nous aviserons. Je vais réfléchir de mon côté; réfléchissez du vôtre. La nuit porte conseil.