Ces arrangements occupèrent les dernières heures de son séjour auprès de son frère, puis vint le moment de la séparation. Ce jour-là, Coblentz assista à un inoubliable spectacle. Dès la veille, la presque totalité de l'armée prussienne s'était mise en marche sur l'Alsace, suivie des Corps d'émigrés qui devaient combattre à ses côtés. Il ne restait plus au camp que quelques régiments. Le roi de Prusse à cheval se met à leur tête, ayant à ses côtés les princes français, le duc de Brunswick, et derrière eux une escorte dans laquelle figuraient pêle-mêle des officiers de tous grades, français et allemands. Au bruit des acclamations et au son des musiques, le brillant cortège et les régiments défilèrent devant cent mille spectateurs accourus de toutes parts. C'était le prologue de la guerre.

CHAPITRE VII

DOULEURS D'EXIL

Le jour commençait à baisser. Dans son atelier où déjà pénétrait l'ombre, Wenceslas Reybach, penché, depuis plusieurs heures, sur son travail, se hâtait, afin de mettre à profit les derniers éclats de la lumière expirante. Ce travail, qu'il espérait finir avant la nuit, était un portrait, non un portrait sur toile et de grande taille, mais une miniature sur émail reproduisant avec fidélité la brune chevelure et le pur visage de la petite Nina. La plus importante partie de l'oeuvre était terminée. Sur un fond rouge sombre, les traits de l'enfant s'enlevaient avec vigueur. Maintenant, le peintre en était au dernier coup de pinceau, à ces perfectionnements de la fin par lesquels l'artiste imprime aux enfants de sa pensée, livre ou statue, musique ou tableau, son empreinte personnelle et son cachet définitif.

En face de lui, tante Isabelle, posée au bord d'un fauteuil, tenait Nina sur ses genoux. Celle-ci, entourée de deux bras dont toujours l'étreinte lui était douce, demeurait immobile dans la pose que lui avait donnée le peintre. Méritante était cette immobilité, car, autour de Nina Bernard présent à la séance s'agitait à outrance sans parvenir à se dominer assez pour rester en place. Tantôt assis tantôt debout, il allait du portrait à peine terminé de sa petite amie à un autre portrait également sur émail, achevé et parachevé, celui-là, et qui reproduisait ses propres traits. À chaque halte près de l'un ou de l'autre, il s'épandait en cris d'admiration et d'enthousiasme, tandis que, tout en lui souriant, tante Isabelle enveloppait Nina d'une attention plus grande afin d'éviter qu'elle se laissât distraire par le bruit qu'il faisait.

—Là, là, tout beau; du calme. Monsieur le chevalier, répétait Wenceslas Reybach. Évitez, je vous en prie, de tourner autour de moi. Vous troublez mon recueillement et vous faites trembler mon pinceau entre mes doigts.

—C'est que je suis si heureux de penser que, grâce à vous, Nina aura mon portrait et que j'aurai le sien!

—Tu le garderas, dis? reprenait la petite.

—Sur mon coeur, dans un médaillon, répondait Bernard car c'est pour le porter toujours sur moi que j'ai prié M. Reybach de le faire. Je posséderai ton image, Nina; tu posséderas la mienne, de telle sorte que si nous sommes séparés, nous ne nous oublierons pas.

—Séparés! Crois-tu que nous le serons?