—Je vous recommande mes papiers, s'ils ne sont pas saisis, murmura-t-il, surtout le sauf-conduit et la carte de civisme qui m'ont été délivrés par la municipalité d'Épinal…
Dans la rue, un attroupement s'était formé autour de la voiture qui devait emporter le prisonnier. Les gendarmes écartèrent cette foule pour permettre à celui-ci de passer. Ils le firent monter dans le carrosse où ils s'empilèrent avec lui, qui dans l'intérieur, qui sur le siège. Au moment où le cocher fouettait ses chevaux, Joseph Moulette aperçut Valleroy qui lui adressait dans un regard de pitié un triste adieu. Ce regard le réconforta. Mais, quand la voiture eut tourné le coin de la rue, le visage de Valleroy se détendit.
—Nous voilà toujours tranquilles de ce côté, pensait le loyal serviteur de la maison de Malincourt. Les preuves qui pourraient faire condamner M. le comte n'arriveront pas à Paris.
Il remonta dans la chambre où Joseph Moulette venait d'être arrêté, fourra pêle-mêle dans une valise les effets du citoyen président dont il paya la dépense, et donna l'ordre à l'aubergiste d'envoyer le tout à la forteresse de la Chartreuse. Quant aux papiers, il les mit dans sa poche en disant:
—Un sauf-conduit! Une carte de civisme! Cela peut servir un jour ou l'autre. Si jamais il les réclame, on lui répondra qu'ils ont été saisis.
Le même soir, Joseph Moulette était écroué à la forteresse de la
Chartreuse, prison d'État de l'électorat de Trèves. Sur le registre
d'écrou, à côté de son nom, on écrivit ces mots: «Homme très dangereux.
Devra être l'objet d'une surveillance rigoureuse.»
Peu de jours après, au commencement d'août, l'électeur de Trèves et les frères du roi de France rentrèrent à Coblentz, faisant escorte à Frédéric-Guillaume, roi de Prusse, qui venait attendre son armée dans cette ville, où elle devait se concentrer pour marcher sur la frontière française. Ce ne fut pendant une semaine que «noces et festins», banquets, bals, illuminations, revues. Armand de Malincourt était revenu en même temps que le comte d'Artois. Son retour, les bruyantes solennités qui suivirent, furent un allégement à la tristesse de Bernard, une éclaircie dans l'ombre qui l'enveloppait. Heureux de revoir son frère, rassuré par l'arrestation de Joseph Moulette sur le sort de ses parents, excité par les brillants spectacles dont il était témoin, il recouvra la gaieté de son âge, son ordinaire sérénité, la confiance naturelle de la jeunesse dans l'avenir.
Malheureusement, le séjour des princes à Coblentz devait être de courte durée. À Mayence, ils avaient plaidé leur cause auprès de l'empereur François II et du roi de Prusse, obtenu de prendre part aux opérations militaires, eux et les vingt mille hommes enrôlés sous leurs ordres et sous les ordres du prince de Condé. Attaché à la personne du comte d'Artois, Armand était tenu de le suivie, et Bernard, trop jeune encore pour être admis parmi les belligérants, contraint de résider à Coblentz jusqu'à la fin de la campagne. Une séparation nouvelle s'imposait donc aux deux frères. Mais, quelque chagrin qu'il en ressentît, Bernard semblait disposé à la supporter plus courageusement que la première. C'est que cette fois, partageant de nouveau les illusions des émigrés, il entrevoyait le terme de leurs communes douleurs et la délivrance de ses parents.
Ces illusions dont, durant quelques jours, par suite de son isolement, il avait cessé de subir l'influence, de nouveau le dominaient, l'emportaient sur leurs ailes, et quoique la guerre qui allait s'engager choquât son patriotisme à peine éveillé, il la considérait comme une nécessité, comme l'unique moyen d'abréger les malheurs qui désolaient la patrie. De toutes parts, autour de lui, l'ardeur des émigrés se donnait libre cours. C'était une ivresse folle qui mettait des menaces dans leur bouche et gonflait leur coeur d'insatiables besoins de représailles et de vengeances. Ils annonçaient bruyamment leurs prochaines victoires, l'écrasement de leurs ennemis, la défaite des armées françaises, la restauration de l'ancien régime et des privilèges de la noblesse. Princes et gentilshommes, officiers et soldats, tous tenaient le même langage, en proie à la même exaltation et au même aveuglement. Chaque jour, des régiments autrichiens et prussiens arrivaient à Coblentz, allaient camper autour de la ville, où le roi de Prusse les passait en revue. Les émigrés se portaient à leur rencontre, visitaient leurs campements, les acclamaient.
Ces événements grisaient Bernard, et, n'ayant en vue que la mise en liberté de ses parents, il faisait des voeux pour le succès des armes étrangères. Plus tôt elles seraient à Paris, plus tôt ses parents seraient délivrés et plus tôt lui-même pourrait se réunir à eux. Il n'était plus question maintenant du départ de Valleroy. Armand avait jugé que ce voyage devenait inutile et que M. et Mme de Malincourt ayant été transférés à Paris, à leur fils incombait le devoir de les secourir. Valleroy, constitué protecteur et gardien de Bernard, devait rester à Coblentz avec lui jusqu'à la victoire définitive de la coalition. À ce moment, Armand, ayant tiré de leur captivité le comte et la comtesse de Malincourt, appellerait Bernard auprès d'eux, et celui-ci partirait sous la conduite de Valleroy pour aller les rejoindre. Tels étaient les plans qui furent concertés entre les deux frères pendant les quelques jours qui précédèrent le nouveau départ d'Armand. Celui-ci voulut aussi assurer l'existence de Bernard et de Valleroy, pendant la durée de son absence. Aux économies de Valleroy il joignit tout l'argent dont il pouvait disposer, ne gardant pour lui-même que ce qui lui était nécessaire durant sa route jusqu'à Paris. Là, il devait trouver des ressources et notamment les cent mille livres cachées dans l'hôtel de Malincourt et dont le comte avait révélé l'existence à Valleroy en le chargeant d'aller les chercher pour les offrir aux princes.