Le peintre, de nouveau, se penchait sur la miniature, s'attaquant aux yeux cette fois pour leur donner tout l'éclat que venaient de prendre ceux de Nina qu'émerveillait le beau langage de son petit ami, et qui, n'osant remuer, manifestait son émerveillement par un sourire. Bientôt, personne ne parla plus, comme si l'ombre, en montant dans l'atelier, eût imposé silence. Le peintre s'acharnait au travail. Bernard, devenu immobile, se tenait près de lui dans l'attente d'une parole qu'il devinait imminente et qui indiquerait que le portrait était fini. Quant à tante Isabelle, l'expression de son regard témoignait qu'à la faveur de ce silence une distraction puissante s'emparait d'elle et l'emportait loin, bien loin de l'atelier de Wenceslas Reybach. Et attristantes devaient être les images qu'évoquait sa pensée, car son visage s'était assombri, comme si elle eût subi l'influence d'une angoisse soudaine.

En ces temps calamiteux, ces angoisses étaient fréquentes dans les âmes, aussi fréquentes qu'étaient nombreuses les causes qui les engendraient. Deux cent mille Français erraient hors de leur patrie. Ceux qui n'avaient pu s'enfuir; ceux que l'amour du sol natal tenait attachés à leur foyer, tremblaient sans cesse pour leur liberté et pour leur vie. Dans Paris, la guerre civile devenait de jour en jour plus imminente. Le 10 août, après la tragique invasion des Tuileries, le roi avait été arrêté, sa déchéance prononcée. Au commencement de septembre, des bandes féroces avaient massacré des prisonniers par centaines, et parmi eux la princesse de Lamballe, amie de la reine. Dans l'est et le nord de la France, la guerre étrangère déchaînait ses horreurs. Longwy et Verdun étaient tombés au pouvoir des armées alliées. Ces armées assiégeaient Thionville, et le duc de Brunswick marchait sur Paris. Quelle serait l'issue de la campagne commencée depuis six semaines? Aurait-elle pour effet de délivrer le roi, de relever son trône, de rouvrir la patrie aux proscrits, ou, au contraire, ne ferait-elle qu'accroître le pouvoir de la Révolution et ses fureurs?

En France ou dans l'exil, il n'était pas un Français qui chaque jour ne se posât ces questions, qui n'eût à se débattre contre les incertitudes et les doutes qu'elles soulevaient. Vainement on tentait de s'y dérober; elles s'imposaient, sans éclairer l'avenir. Il demeurait obscur, cet avenir, obscur et sanglant, car de toutes parts on n'entendait que des cris de vengeance, défis et menaces, car aucun des partis engagés dans ces luttes meurtrières ne pouvait se flatter d'obtenir la victoire sans faire des victimes par milliers. C'est à ces désastres prochains que pensait sans doute tante Isabelle, et c'est parce qu'elle y pensait que son coeur se serrait.

Dans cette tourmente qui brisait tout sur son passage, quelle serait sa destinée? Quelle serait la destinée de l'enfant confiée à sa garde? Pauvres, inconnues, abandonnées, que deviendraient-elles toutes deux, livrées à l'ouragan? Allait-il les emporter dans son tourbillon comme les feuilles détachées d'un arbre? Et lorsqu'il les aurait roulées sans pitié, pareilles à des épaves que se disputent les flots de la mer, où les déposerait-il?

Cette douloureuse rêverie fut subitement interrompue. Longtemps courbé sur la miniature qu'il parachevait, Wenceslas Reybach venait de se relever rayonnant, criant dans un soupir de soulagement:

—Je n'y vois plus; d'ailleurs, j'ai fini.

Ce cri ramena tante Isabelle dans l'atelier d'où son imagination l'avait emportée. Nina glissait de ses genoux, venait se placer à côté de Bernard, regardant de tous ses yeux, dans l'obscurité grandissante, son portrait minuscule et ressemblant.

—Est-ce que je peux l'emporter? demanda-t-elle à Reybach.

—Oh! pas encore, répondit le peintre. Je veux le revoir au jour. Et puis, il faut le laisser sécher.

—Quand je pourrai le prendre, ce sera pour l'offrir à Bernard.