C'est la même illusion qui dictera, quelques mois plus tard, à un correspondant inconnu cette remarque qui ne repose que sur des commérages: «Un voyageur venu de Milan dit que l'armée de Bonaparte n'est plus reconnaissable, qu'elle est purgée de tous les Jacobins, que Bonaparte lui-même est devenu bon.» Si Bonaparte est devenu bon, il n'est pas téméraire de supposer que les membres du Directoire, et notamment Barras et Carnot, le deviendront aussi et que, si dans les Conseils annuellement renouvelables par tiers, se forme un parti favorable au roi, ils se laisseront glisser eux aussi sur la même pente, d'autant qu'ils se rendent bien compte de la fragilité de leur pouvoir, résultant de leur passé révolutionnaire. Ce passé, ils auront à cœur de le réparer. Dans ce but, peut-être voudront-ils prendre la tête du mouvement au lieu de se laisser entraîner par lui.

Voilà quelles espérances avait apportées à Blanckenberg l'abbé de La Marre, tout en étant d'avis qu'il ne fallait ni s'y livrer trop vite ni mettre trop de prudence dans ce qu'on entreprendrait afin de les réaliser. Il considérait en effet comme essentiel de ne pas heurter l'opinion publique en se donnant l'air de vouloir la violenter:

«Elle n'est vraiment prononcée que sur un seul point: le rapport des lois révolutionnaires. Quelques fous voudront aller au delà. C'est alors qu'ils rencontreront une résistance qu'ils ne calculent pas. Le gouvernement se renforcera de toutes les craintes, de toutes les passions, de toutes les espérances.»

Les conseils que dictent à de La Marre les informations qu'il rapporte d'Angleterre et de France ne sont pas pour déplaire à Louis XVIII. Il y trouve la confirmation de ceux que lui a déjà fait parvenir le baron d'André.

«La nation est dans une telle apathie, a écrit cet agent royaliste, qu'on ne peut se promettre un mouvement général; il n'y a rien à faire en ce moment (août 1796); c'est des autorités qui seront établies par les nouvelles élections qu'il faut tout attendre... Il serait à désirer que le roi se prononçât de manière à faire connaître qu'il est disposé à ne poursuivre personne, à accueillir ceux qui se rapprocheront de lui et qu'il ne tient pas à l'ancien régime dans toute son étendue.»

Quelques jours plus tard, nouveaux avis conçus dans le même sens:

«L'opinion est bonne en général; mais chacun songe à soi; point d'énergie ni d'ensemble, ni de désir de sortir de l'état où l'on est par des mouvements violents. Il n'y a donc rien à attendre que du temps. Puisque l'opinion fait tout, il faut chercher à la former. On peut se flatter de diriger les prochaines élections de manière à avoir une grande majorité dans le Corps législatif et les principales autorités constituées... Un comité dans l'Assemblée s'occupe à préparer les voix à de bonnes élections. Il faut l'y aider, et l'essentiel est que la nation en masse se rende aux assemblées primaires. Les moyens à employer sont: 1o de bons écrits, 2o des voyageurs courageux et instruits, 3o et surtout des prêtres.»

Un tel langage, celui de l'abbé de La Marre ont suffi à éclairer le roi sur l'inefficacité comme sur le prix des mouvements insurrectionnels, quand ils se produisent isolément. L'expérience douloureuse qu'on en a faite depuis le commencement de la Révolution est décisive. Ils ne pourront réussir qu'à la condition d'éclater partout à la fois et d'éclater à l'heure même où les armées étrangères entreraient en France; et encore faudrait-il qu'à l'avant-garde de la coalition marchât un prince de la maison de Bourbon, dont la présence rassurerait les Français sur les suites de l'invasion, ou que, tout au moins, on eût à l'avance facilité son entrée dans le royaume, en le mettant à même de prendre le commandement des royalistes armés.

La conviction de Louis XVIII sur ce point date des premiers jours de son émigration. Elle a inspiré sa conduite depuis cinq ans, ses incessantes demandes aux puissances, ses multiples efforts pour rejoindre ses sujets fidèles, les protestations qu'il n'a cessé de faire entendre toutes les fois que le mauvais vouloir de l'Autriche, de l'Angleterre et de la Prusse a mis obstacle à l'exécution de ses projets. Cet impérieux désir de se montrer aux Français les armes à la main, il n'a laissé perdre aucune occasion, soit comme régent, soit comme roi, de le formuler avec énergie. Lors de la campagne de 1792, quand ensuite Lyon et Toulon se sont insurgés; puis à l'heure où l'expédition de Quiberon se préparait, et enfin lorsque, expulsé de Vérone, il s'est porté à l'armée de Condé, il a toujours affirmé son droit de ne pas laisser à son frère seul, à ses neveux, aux trois Condé, l'honneur de combattre; il a proclamé qu'il voulait aller chercher dans le royaume son trône ou son tombeau.

Paralysé par les vues intéressées des puissances, il les a dénoncées; il a réclamé, il a protesté; il s'est plaint de son inaction forcée. Lorsque au commencement de 1797, l'abbé de La Marre vient lui apporter à Blanckenberg des conseils qui excluent toute idée de soulèvements isolés et lui apprend que l'Angleterre n'a pas renoncé à l'espoir de soulever à nouveau les Vendéens, il dicte lui-même la réponse qu'il conviendra de faire à ce gouvernement égoïste et intéressé: «Nous sommes las de combattre pour un être invisible et peut-être indigne du sang qui l'a fait naître, devra-t-on dire aux Anglais. Que Louis XVIII vienne se mettre au milieu de nous, nous prouver qu'il est vraiment le petit-fils d'Henri IV. Alors, s'il le faut, nous mourrons tous pour lui. Nous combattrons pour vous qui nous sollicitez de reprendre les armes en sa faveur. Mais, s'il reste dans une inaction à laquelle vous le réduisez sans doute, nous ne voyons plus de roi, nous ne sommes plus que Français et nous irons défendre la patrie contre de perfides étrangers qui ne veulent que nous asservir et la ruiner.»