Entre ces divers acteurs du drame de l'Émigration, il y a lieu de distinguer ceux dont le langage et la conduite ont révélé une haute raison et un dévouement aussi désintéressé que sincère: tel par exemple l'abbé André, que, sous le nom de de La Marre et à partir de 1796, on voit, pendant six années, remplir les missions les plus difficiles, sans cesse sur les chemins pour porter à Paris et à Londres les ordres du roi, en surveiller l'exécution, et qui, pour dissimuler sa personnalité, pour se dérober aux recherches de la police consulaire, se fait appeler tour à tour Falike, l'abbé de Bellecombe ou David Pachoud, négociant à Lausanne.

Une curieuse figure que celle de ce prêtre de Savoie, dans la force de l'âge, actif, entreprenant, toujours disposé à courir les aventures, à braver les pires dangers, assez habile pour y échapper, assez fin pour découvrir sous les fausses apparences les zèles intéressés et simulés, assez courageux pour les démasquer, trop prévoyant pour ne pas comprendre l'inefficacité des complots et des soulèvements partiels, et pour ne pas leur préférer les procédés de propagande et de persuasion. «Trouver le moyen, écrira-t-il en 1800, de concilier le pouvoir qu'on doit accorder au roi après tant de révolutions avec la portion de liberté dont la nation doit jouir et avec les intérêts de tous, voilà le problème.» Et il ajoute que le meilleur moyen de faire au royalisme des prosélytes, «c'est de ne décourager personne,» entendant par là qu'il faut convertir plutôt que frapper. L'homme qui raisonne ainsi, alors que tant d'autres, malgré les leçons antérieures, persistent à conseiller au roi les moyens révolutionnaires, les châtiments, les vengeances, n'est pas le premier venu.

De même que nous manquons de renseignements sur les origines de l'abbé André dit de La Marre, de même nous ignorons par suite de quelles circonstances, il avait été conduit à proposer ses services à Louis XVIII, ou celui-ci à les lui demander. Ce qui est certain, c'est que, dès les derniers mois de 1796, il était l'agent de confiance du roi, le négociateur préféré, l'homme des missions difficiles. Justement, il venait d'arriver à Blanckenberg après un séjour à Paris et à Londres, durant lequel, mêlé aux royalistes et aux émigrés, il avait beaucoup vu, beaucoup entendu, beaucoup observé; il croyait remplir un devoir en apportant à son souverain prescrit le résultat de ses observations.

En ce moment, à ne regarder qu'aux apparences, le parti des Bourbons dans l'intérieur était entièrement disloqué. La journée de Vendémiaire avait détruit dans Paris les espérances qui s'y étaient réveillées le neuf thermidor. Depuis le désastre de Quiberon, un profond découragement régnait en Bretagne et en Vendée. Aux grandes guerres auxquelles avait pris part tout un peuple, succédaient peu à peu des insurrections isolées dont les victimes périssaient en pure perte, sans profit pour la cause royale. Les tentatives du Directoire à l'effet de pacifier ces pays paraissaient devoir aboutir; déjà des chefs chouans faisaient leur soumission. Les complots ourdis dans l'Est par l'agence de Souabe, et qui devaient, à en croire Imbert-Colomès, faire surgir du sol, entre Besançon et Lyon, quarante mille royalistes, le fusil à la main, aussitôt que l'armée de Condé soutenue par les Autrichiens aurait franchi la frontière, avaient échoué. Le général Pichegru n'avait tenu aucune des promesses présentées par des agents menteurs et infidèles comme formulées par lui; il avait quitté le commandement de l'armée de Rhin et Moselle pour se faire élire par ses concitoyens du Jura député au conseil des Cinq-Cents, qu'il présidait maintenant sans laisser deviner, bien que notoirement hostile au Directoire, ses intentions pour l'avenir. Enfin les insurrections du Midi, mal conçues, mal préparées, mal conduites, avaient subi le même sort que les complots de l'Est, sans rien produire de ce qu'on en attendait. De tant de résultats douloureux, on devait donc conclure que la cause royale était irréparablement compromise.

Il n'en était rien cependant. Du sombre tableau que nous venons de décrire ne résultait pas la preuve que les moyens de la défendre et de lui assurer le succès étaient épuisés, mais cette autre preuve plus rassurante qu'il fallait renoncer à ceux dont on s'était servi jusque-là, ou tout au moins qu'on ne devait y recourir de nouveau qu'après avoir essayé d'en employer d'autres, c'est-à-dire ces procédés de propagande et de persuasion dont de La Marre se déclarait un partisan résolu.

Le roi n'avait pas attendu de l'entendre exprimer cette opinion pour être disposé à l'accueillir et à la partager. Avant même que cet agent sagace et fidèle parût à Blanckenberg, Louis XVIII était préparé à se rallier à ses vues par les rapports de ses agents de Paris. Depuis que la Convention s'était séparée pour faire place au Directoire et aux conseils des Anciens et des Cinq-Cents, ces agents, prenant texte des votes des électeurs, favorables à la politique modérée précédemment proscrite par les Jacobins, parlaient sans cesse de la possibilité de former dans les deux assemblées un parti royaliste. On n'y réussirait peut-être pas du premier coup, la Convention dissoute comptant encore trop de membres aux Anciens et aux Cinq-Cents. Mais, le Corps législatif étant tous les ans renouvelable par tiers, on pouvait espérer qu'il s'améliorerait d'année en année et que le parti du roi y deviendrait promptement majorité. C'est à ce résultat qu'il fallait travailler, soit en agissant directement sur les élus, soit en se livrant parmi les électeurs à une active propagande en faveur de la monarchie. Les agents de Paris se flattaient de trouver pour les seconder des auxiliaires précieux parmi les membres même des conseils qu'ils disaient désireux de mettra fin au régime révolutionnaire en hâtant la restauration du souverain légitime.

«Il n'est pas impossible d'avoir Boissy d'Anglas, est-il dit dans un rapport présenté au roi par l'abbé de La Marre. Il a un grand parti, quatre enfants, peu de fortune et une femme folle en aristocratie. Il disait naguère:

«—Croyez-vous qu'on me recevrait de l'autre côté?»

«On ne risque rien à le tenter[7]

Boissy d'Anglas n'était pas le seul qu'on pût espérer rallier à la cause royale. Pastoret, Dubois, Tronchet, Tronson du Coudray, Dumas, Henri Larivière, Barbé-Marbois, Vaublanc, Siméon, Portalis et combien d'autres étaient considérés, sinon comme tous convertis au royalisme, mais comme disposés à s'y convertir. «On peut compter aussi sur l'abbé de Damas et, par lui, on aura l'abbé de Montesquiou, qui a eu le tort de ne pas encore écrire au roi, mais qui réparera ce tort.» Le même rapport ajoute: «On peut attendre beaucoup des généraux Pichegru, Willot et Dumouriez. Les armées ne sont point aussi favorables au gouvernement qu'on pourrait le croire. Le moment où les partis sentent leur faiblesse est celui où le parti du roi acquiert le plus de force.» On voit poindre là l'illusion commune à beaucoup de royalistes et qu'avait encouragée chez le roi et dans son entourage ce qui se racontait, sur la foi des dires de Fauche-Borel, des dispositions de Pichegru.