La première, dite agence de Souabe, se composait de trois hommes d'un dévouement éprouvé: M. de Vezet, ancien président du Parlement de Besançon; le général de Précy, le défenseur de Lyon, et Imbert-Colomès, jadis maire de cette ville, qu'il représentait maintenant au conseil des Cinq-Cents. Vivant des fonds anglais que lui versaient Wickham et Crawford, commissaires du cabinet britannique installés en Suisse, et placée sous les ordres du prince de Condé campé encore sur les bords du Rhin avec les armées autrichiennes, l'agence de Souabe avait reçu pour mission de provoquer et de seconder les mouvements royalistes de l'Est et du Midi. Elle exerçait plus spécialement son action en Alsace, en Franche-Comté, dans le Lyonnais, le Velay, le Languedoc et la Provence.
L'agence de Paris opérait dans le reste de la France et surtout dans l'Ouest. Instituée en 1794, sur le conseil du comte d'Antraigues, pour être en France l'organe des princes émigrés et pour assurer l'exécution de leurs ordres, elle se composait, au lendemain de sa création, de quatre personnes: les abbés Le Maître et Brottier, le chevalier Despomelles, colonel démissionnaire, et Duverne de Praile, ancien capitaine de frégate.
À ses débuts, elle s'inspirait des opinions de ce qu'on appelait la faction espagnole, dont d'Antraigues était le représentant. Notoirement hostile à l'Angleterre, la faction ne comptait pour le rétablissement de la monarchie que sur le concours de l'Espagne. Il en résultait que maintes fois l'agence s'était trouvée en contradiction avec les vues et les projets des princes, voire du comte de Provence, bien qu'il se fût proclamé régent du royaume après la mort de son frère, et qu'à ce titre, le jeune roi étant captif au Temple, il fût le véritable souverain. Sous divers prétextes, elle avait alors affecté de se montrer indépendante de lui, de lui taire ses plans, de ne pas tenir compte de ses ordres qu'elle déclarait inexécutables.
Mais, lorsque la couronne était échue à ce prince et surtout après la journée de Vendémiaire, où deux des membres de l'agence avaient été compromis et l'un d'eux, Le Maître, condamné à mort et exécuté, ce malheureux ayant été remplacé par un ancien magistrat, M. de La Villeheurnoy, elle avait cessé de marchander sa soumission au roi. La conclusion de la paix entre la République et l'Espagne l'avait rejetée du côté de l'Angleterre, où, plus volontiers qu'autrefois, elle allait chercher maintenant ses inspirations et soumettre ses plans quand leur exécution nécessitait des fonds que le gouvernement britannique seul était en état de lui fournir. Elle entretenait des relations suivies à Londres avec les ministres anglais par l'intermédiaire de Dutheil, trésorier des princes, et en Suisse avec Wickham.
Dans les circonstances graves, elle appelait à ses délibérations l'ancien constituant baron d'André et l'ancien maire de Lyon Imbert-Colomès, élus l'un et l'autre au conseil des Cinq-Cents et bien placés, par conséquent, pour faire parmi les députés, leurs collègues, une active propagande en faveur du royalisme. En tout ce qui concernait les affaires du roi, celles du moins qu'on ne leur dissimulait pas, leur opinion exerçait sur les délibérations des agents une influence décisive.
Indépendamment des correspondants que l'agence comptait dans les provinces, il y avait autour d'elle plusieurs personnages qui allaient et venaient entre Paris et les divers points d'où s'exerçait peu ou prou l'action royaliste: Londres, source principale des subsides; la Suisse, où résidait Wickham; Blanckenberg, où le roi s'était établi; la Normandie et la Bretagne, où les insurrections ne désarmaient pas ou semblaient toujours prêtes à renaître quand elles avaient désarmé.
Parmi ceux de ces personnages qu'à raison de leur nom, de leur activité, de leurs services, on considérait comme les plus importants, il faut citer le prince Louis de la Trémoïlle, le comte de Rochecot, le comte de Bourmont, que les guerres des chouans avaient mis tous les trois en lumière; le prince de Carency, fils aîné du duc de La Vauguyon, à qui les fonctions de confiance que remplissait son père auprès du roi donnaient un crédit et une autorité dont les désordres de sa vie privée et ses vices trop cyniquement étalés auraient dû le faire déclarer indigne; le comte Louis de Frotté, l'héroïque instigateur des insurrections normandes; Sourdat, émigré rentré, ancien lieutenant de police à Troyes, devenu publiciste et que quelques écrits avaient désigné au roi comme un partisan dévoué, bon à employer dans des missions délicates; un jeune homme du nom de Bayard, que le général de Précy avait présenté à Wickham pour servir d'intermédiaire entre ce dernier et l'agence de Paris et à qui l'on reprochait d'être devenu beaucoup plus l'homme des Anglais que l'homme du roi; un sieur Bénard, employé dans les bureaux du Directoire, qui s'était offert pour conquérir le directeur Barras à la cause royale; Fauche-Borel, le fameux libraire neufchâtelois, singulier mélange de sottise et de vénalité, tout gonflé de son importance depuis qu'il avait été chargé par Montgaillard de négocier avec Pichegru, et qui rêvait peut-être déjà de greffer sur les démarches de Bénard ses propres démarches pour convertir Barras et se donner le mérite et les profits de cette prétendue conversion, et enfin l'abbé André, dit de La Marre, dont nous parlons plus bas. Seul peut-être, parmi ce personnel de conspirateurs, il pouvait se flatter d'être dans l'entière possession de la confiance du roi et de d'Avaray.
La puissance d'action de ces agents ne saurait être jugée d'après leur nombre. À l'exception de très peu d'entre eux, ils étaient hors d'état de rendre d'importants services. On ne pouvait, en fait de services, attendre de leur part que ceux qu'il est donné à d'obscurs agitateurs, de rendre accidentellement. Se sachant surveillés, exposés à toutes les indiscrétions comme à toutes les curiosités, n'osant combattre ouvertement, condamnés à comploter avec et par de petits moyens, toujours à la poursuite de fonds, soit pour la cause, soit pour leurs besoins personnels, dupes de l'Angleterre, victimes de sa versatilité, ils passaient leur temps à élaborer des plans que toujours quelque incident inattendu venait détruire au moment où ils se croyaient en état de les exécuter.
Par surcroît d'infortune, il existait entre eux une cause irréparable de faiblesse: leurs divisions. Ils se défiaient les uns des autres, se jalousaient, se suspectaient, s'accusaient réciproquement d'imprudents bavardages, d'ambitions cachées, de défaut de zèle, de basses convoitises, de désobéissance aux ordres du roi et même de trahison. Tel était l'état des choses à l'aube de cette année 1797, dont nous racontons les incidents. Ces divisions des agents de Paris, plus ou moins dissimulées, plus ou moins contenues, tendaient à s'envenimer, se préparaient à éclater dans des circonstances quasi tragiques, alors que l'intérêt bien entendu de la cause royale eût exigé entre ceux qui aspiraient à l'honneur de la servir une union étroite et durable.[Lien vers la Table des Matières]