D'autre part, la foi religieuse sur toute l'étendue du territoire renaissait avec d'autant plus de violence qu'elle avait été plus durement contenue. Le peuple réclamait le rétablissement de son culte, le relèvement de ses autels, le retour des prêtres qui, pour avoir refusé de prêter le serment constitutionnel, avaient dû se cacher ou s'enfuir. Telles étaient ses exigences, que la Convention avant de se séparer, et le conseil des Cinq-Cents dès les débuts de sa réunion, avaient dû abroger en partie les lois de proscription décrétées naguère contre le clergé, autoriser la réouverture des temples, renoncer à sévir lorsque les fidèles, pressés de s'y prosterner comme autrefois, trouvant qu'on mettait trop de lenteur à les leur rendre, en forçaient les portes et faisaient retentir de leurs prières et de leurs chants les vieilles voûtes si longtemps silencieuses. Ainsi, avec un irrésistible élan, s'affirmait de toutes parts la volonté de la France de faire succéder, aux saturnales sanglantes qu'avaient expiées et expiaient encore les terroristes, une ère nouvelle qui verrait s'opérer la pacification du pays sous l'égide d'un gouvernement réparateur.
Ce gouvernement, Louis XVIII prétendait être le seul qui pût le donner à la France. Bien que l'unanimité des Français n'en fût pas convaincue au même degré que lui, il n'en était pas moins autorisé à croire que si le Directoire, où l'élément révolutionnaire représenté par les thermidoriens demeurait encore tout-puissant, était épuré, et que si les armées étrangères rouvraient aux Bourbons le royaume en des conditions qui feraient éclater leur désintéressement, c'est-à-dire leur renoncement à toute idée de conquête, une foule immense de ses sujets se lèverait pour l'acclamer, se rallier à son drapeau, se soumettre à ses lois.
Il pouvait fournir maintes preuves à l'appui de sa conviction: les informations que lui envoyaient les membres de l'agence qu'il entretenait à Paris; les protestations de fidélité qui lui arrivaient de toutes parts; les dispositions de la Vendée qui, malgré les défaites récentes et les tentatives de pacification commencées par le Directoire, semblait prête à reprendre les armes; l'agitation continue des provinces méridionales; la certitude où l'on était que les élections prochaines donneraient la victoire au parti modéré, et enfin, ce qu'on lui rapportait du désir secret de généraux populaires dans l'armée, tels que Pichegru, Hoche, Moreau, Kellermann, Willot, de se rallier à lui.
Sur ce dernier point, les renseignements qu'il recueillait, exagérés ou faux pour la plupart, le faisaient se leurrer de beaucoup d'illusions. Tout cependant n'était pas mensonge dans ces rapports, et notamment en ce qui touchait Pichegru. Ce général, au mois de septembre 1795, alors qu'il commandait l'armée de Rhin et Moselle, était entré en relations avec le prince de Condé, qui campait non loin de lui parmi les troupes autrichiennes, qui menaçaient l'Alsace. Un aventurier politique, Roques de Montgaillard, dont le nom allait obtenir bientôt un certain retentissement, était le metteur en œuvre de cette intrigue, à laquelle Condé s'était prêté avec une candeur et une crédulité invraisemblables. Assisté d'un libraire de Neufchâtel, nommé Fauche-Borel, illettré, panier percé, exalté, vénal, menteur et, pour tout dire, véritable acteur de comédie, Montgaillard, par l'intermédiaire de ce personnage, avait fait offrir à Pichegru des avantages mirifiques s'il voulait faire arborer le drapeau blanc par son armée, la réunir à celle de Condé pour marcher ensemble sur Paris et livrer à ce prince Strasbourg et Huningue. À l'en croire, les Autrichiens favoriseraient ce mouvement, dont le succès n'était pas douteux et ouvrirait à Louis XVIII son royaume.
Pichegru avait eu le tort, non seulement de ne pas faire arrêter le porteur de ces propositions criminelles, mais encore de le charger de dire au prince de Condé que, bien que ces plans fussent inacceptables, d'abord parce qu'il n'était pas assez sûr de son armée et ensuite parce qu'ils ne pouvaient s'exécuter qu'au moyen d'une grossière violation de ses devoirs militaires, il ne se refusait pas à servir la cause du roi quand l'occasion s'en présenterait, par des moyens qu'il ferait connaître ultérieurement.
Cette réponse était digne d'un politicien qui s'efforce de ne rien compromettre et de ménager tout le monde, mais indigne d'un soldat commandant une armée en présence de l'ennemi. Tout au moins ne constituait-elle pas une promesse. C'est cependant comme un engagement formel d'abandonner la République et de passer à la monarchie que Montgaillard l'avait présentée au prince de Condé, demandant en échange des fonds destinés à Pichegru pour faciliter sa trahison.
Ces fonds, fournis par l'agent anglais Wickham, n'étaient pas plus arrivés au général que ceux qui, par la suite, furent demandés en son nom. Montgaillard, Fauche-Borel et la nuée de complices dont ils s'étaient entourés se les appropriaient au fur et à mesure qu'ils les recevaient. Condé ne s'en doutait pas. Il acceptait comme parole d'Évangile les propos qu'on lui apportait de Pichegru; dans ses lettres, il en entretenait le roi, dont la confiance en ce général devint alors et demeura entière, même lorsque, ultérieurement, la conduite suspecte du comte d'Antraigues, son agent à Venise, eut livré à Bonaparte, qui commandait alors en Italie, le secret de ces négociations manifestement dénaturées par Montgaillard et par Fauche-Borel pour tromper le prince de Condé et lui extorquer des fonds.
En dépit du dénouement de cette escroquerie et bien qu'avant qu'elle ne se dénouât, Pichegru se fût démis de son commandement et fût allé se fixer à Arbois, sa ville natale, dans le Jura, le roi resta persuadé que ce général lui était acquis et saisirait, comme il l'avait promis, toutes les occasions propices pour rendre effectif son dévouement. Aussi lorsque, aux élections pour les Cinq-Cents, Pichegru fut choisi par ses compatriotes pour les représenter; lorsque l'Assemblée l'eut appelé à l'honneur de la présider, et enfin lorsque ses propos et sa conduite eurent démontré qu'il était hostile au Directoire, le roi se fortifia dans la conviction qu'il pouvait compter désormais l'illustre soldat parmi ses partisans.
C'est de l'ensemble des faits que nous résumons qu'il s'inspirait plus spécialement depuis son arrivée à Blanckenberg pour multiplier ses démarches auprès des cours, pour généraliser les mouvements insurrectionnels de l'intérieur, pour prendre, avec le concours de ses partisans restés en France ou qui y étaient rentrés depuis deux ans, des mesures décisives à l'effet de porter à la République un coup tel qu'il espérait qu'elle ne s'en relèverait pas.
Pour assurer l'exécution de ses ordres et indépendamment des représentants secrètement accrédités par lui auprès de la plupart des cours, Louis XVIII, depuis son avènement platonique à un trône ensanglanté, que ses efforts tendaient à reconquérir, avait institué deux agences: l'une en Suisse, qui devait bientôt se transporter en Souabe; l'autre à Paris.