II
LE PARTI ROYALISTE EN 1796-1797

Quoique, depuis six ans, toutes les tentatives faites en vue de renverser le gouvernement révolutionnaire et de restaurer la monarchie eussent successivement avorté, le roi s'employait, avec la même ardeur qu'au premier jour, à mettre en œuvre les moyens à l'aide desquels il comptait faire triompher sa cause.

Ces moyens, dans sa pensée, étaient encore multiples. Louis XVIII croyait à la possibilité de replacer la Prusse et l'Espagne sous les armes, d'empêcher l'Autriche de conclure la paix avec la République, d'amener l'Angleterre à reformer la coalition et d'obtenir de la Russie qu'elle y prît une part prépondérante. Il avait peu de confiance dans le cabinet de Vienne, qu'il soupçonnait non sans raison de vouloir démembrer son royaume. Mais il était convaincu que si l'empereur Paul Ier, successeur de la grande Catherine, entrait dans la coalition, il y exercerait promptement assez d'autorité pour contenir les ambitions de ses alliés.

Le roi proscrit connaissait le désintéressement du tsar. Ce souverain, le seul qui eût consenti à le reconnaître en qualité de roi, souhaitait sincèrement le rétablissement des Bourbons sur leur trône. S'il se décidait à la guerre, ce serait uniquement dans ce but. Louis XVIII ne désespérait pas d'obtenir de lui ce que les autres puissances lui avaient toujours refusé ainsi qu'à son frère: le droit de marcher avec les Français que commandait le prince de Condé, à la tête des armées étrangères, lorsqu'elles entreraient en France. Il comptait sur Paul Ier pour arriver à se montrer à ses sujets les armes à la main, pour prouver à ceux de ses partisans qui lui reprochaient son inaction qu'il ne méritait pas leurs reproches, et que, s'il était resté si longtemps inactif, c'est que, ne pouvant rien sans le secours des puissances étrangères, il avait été la victime de leur indifférence pour les Bourbons comme de leurs vues de conquêtes sur la France.

Du gouvernement britannique, et à supposer même que la coalition ne se renouât pas, il attendait plus encore. Il ne désespérait pas d'obtenir que ce gouvernement favorisât un nouveau coup de main contre la République, soit sur les côtes de l'Océan, dont il croyait les populations toujours animées du désir de combattre pour Dieu et pour le roi; soit sur la frontière suisse, où la haine soulevée contre le gouvernement français parmi les habitants de l'Helvétie, ces antiques alliés des Bourbons, ferait, à l'approche d'un corps expéditionnaire, surgir du sol de vaillants soldats qui viendraient le grossir. Ce projet flattait tout spécialement ses ambitions parce qu'il y voyait une place pour lui, une occasion de se rouvrir les portes de son royaume, ou, comme il le disait «d'y trouver son tombeau.» Mais, pour l'exécuter, l'or anglais était indispensable; ses efforts, du côté de l'Angleterre, avaient surtout pour but de se faire allouer de nouveaux subsides, qu'elle persistait à ne pas donner aussi importants qu'il aurait voulu, en alléguant l'énormité des sacrifices déjà consentis par elle et bien en pure perte, puisqu'après tout, la République n'avait pas été détruite.

Cependant, cette fois, à l'appui de ses sollicitations succédant à tant d'autres qu'on n'avait jamais exaucées qu'incomplètement, ce dont il ne cessait de se plaindre, il pouvait invoquer pour les justifier des arguments propres à frapper le cabinet anglais. Ces arguments, il les tirait des informations qui lui venaient de France. Elles lui montraient ses partisans plus actifs que jamais et plus résolus, leur nombre s'augmentant incessamment, grâce à la propagande inlassable à laquelle se livraient les émigrés rentrés depuis le neuf thermidor.

Longtemps opprimées et décimées par le terrorisme triomphant, les populations, de toutes parts, demandaient justice et vengeance. En beaucoup d'endroits, à Lyon, dans le Languedoc, en Provence, dans les Cévennes, elles n'avaient pas attendu que des lois nouvelles leur donnassent satisfaction; elles se faisaient justice elles-mêmes et frappaient çà et là les hommes qui naguère étaient pour elles des oppresseurs et des bourreaux. Des bandes s'étaient formées sous les ordres de chefs énergiques et impitoyables, parcouraient les campagnes, agitaient les villes et, sous des noms divers,—chauffeurs, barbets, compagnons de Jésus,—exerçaient de terribles représailles contre les anciens terroristes, les acheteurs de biens nationaux, les prêtres assermentés.

Dans le Midi surtout et notamment à Marseille, à Nîmes, à Aix, à Toulouse, au Puy, à Tarascon, ces représailles, dès le lendemain de la chute de Robespierre, avaient donné lieu à d'effroyables massacres. Elles avaient dégénéré depuis en scènes de brigandages, dont les acteurs, affamés de vengeances et pervertis par l'excès de leurs souffrances, tuaient, volaient, attaquaient même des citoyens inoffensifs ou arrêtaient les diligences pour dépouiller les voyageurs et s'approprier les fonds du trésor public dont elles opéraient le transport.

Dans les massifs montagneux de la Haute-Loire et du Vivarais, il y avait pour commander ces mouvements insurrectionnels des chefs intrépides[6], mais non moins violents qu'imprudents et téméraires: le marquis de Bésignan, véritable énergumène, bavard, agité, qui avait entrepris de soulever Lyon et de former une ligue qui s'étendrait de la Franche-Comté à la vallée du Rhône, pour faciliter l'invasion des Autrichiens par les frontières de l'Est; le baron de Saint-Christol, gentilhomme du Comtat, qui rêvait de s'emparer des grandes villes du Midi; le chevalier de Lamothe, ancien officier, qui attendait, en se livrant à une guerre d'escarmouches, une prise d'armes générale; le chevalier Durrieu, surnommé le chevalier de la Lune; Pellamourgue, comte de Cassaniouze, qui voulait rentrer dans ses propriétés confisquées comme biens d'émigrés; le marquis de Surville, ancien officier au régiment de Picardie, poète à ses heures, nature chevaleresque, moralement supérieur à tout ce qui l'entourait; Dominique Allier, frère de l'ancien prieur de Chambonas, fusillé avec Charrier à la suite des premières insurrections cévenoles; d'autres encore, plus humbles, moins raffinés dans leurs goûts comme dans la manière d'affirmer leurs opinions.

Ces hommes, royalistes dans l'âme mais rebelles à toute discipline, mêlés aux révoltes antérieures du Midi, imbus de tous les préjugés de l'émigration, communiquaient avec les émigrés. Ils sollicitaient des ordres, et, quoique peu disposés à y obéir, ils allaient les chercher tour à tour en Angleterre auprès du comte d'Artois, en Suisse auprès du prince de Condé, à Vérone d'abord et à Blanckenberg, ensuite auprès du roi lui-même. Ils recevaient des fonds de Wickham, agent de l'Angleterre installé à Lausanne, d'où il communiquait avec le général de Précy, l'organisateur de l'insurrection des Lyonnais en 1795; avec le comte de Vezet, jadis président du Parlement de Besançon; avec Imbert-Colomès, ancien maire de Lyon, élu depuis député aux Cinq-Cents, et en un mot avec les innombrables agents à qui le roi confiait l'exécution des plans qu'il avait approuvés entre tous ceux qui lui étaient quotidiennement soumis.