Après ce charmant portrait dont nous n'aurions eu garde de priver nos lecteurs, le roi pavait un tribut d'éloges au duc d'Angoulême. «Six jours à passer avec celle qui, le septième, devait être sa femme étaient véritablement difficiles, et il a, dès le premier instant, saisi la nuance juste, dont il ne s'est pas écarté une seconde, toujours cherchant à plaire, galant et même tendre avec respect, mais sans embarras. Nous avons été au-devant d'elle à trois verstes d'ici, et le temps du retour a suffi à faire disparaître la timidité qui était ce que je craignais le plus dans notre jeune homme.»

D'Avaray, dans une lettre adressée à une amie d'Italie, Mme de Colonia, renchérit sur ces propos enthousiastes. «Mme la duchesse d'Angoulême est, pour la figure, le maintien, les qualités, les vertus, tout ce qu'un cœur vraiment français peut désirer. Le roi, ce bon, cet excellent prince, qui, à travers tant d'écueils et de difficultés, a su conduire à son terme cette intéressante union, est rajeuni de dix ans et jouit pour la première fois d'un bonheur sans mélange. Notre jeune prince est au comble de la satisfaction, et nous-mêmes dans l'ivresse. On dirait enfin qu'il ne nous manque rien, que nous n'avons rien perdu ou que nous avons tout retrouvé, et, si la douce sensibilité de cette charmante princesse ne nous reportait souvent sur la trace des malheurs inouïs de son auguste famille, on ne verserait auprès d'elle que des larmes d'attendrissement et de joie.»

Le 31 juillet, le roi, écrivant à son frère, confirme ses premiers éloges, «Ce que je vous ai dit de notre fille est l'exacte vérité; je n'en ai dit ni trop ni trop peu. C'est au bout de sept semaines que je vous le répète, et, s'il y avait eu un peu d'enthousiasme dans les premiers moments, il serait apaisé aujourd'hui; mais j'ai toujours les mêmes yeux. Il ne manque plus qu'un point à notre satisfaction; mais ce point ne dépend pas de moi; là finit mon ministère. Ils sont jeunes et bien portants tous les deux; ils s'aiment. Ainsi j'espère que ce point ne se fera pas attendre longtemps et que nous nous verrons renaître dans leurs enfants.»

C'est encore à son frère que, le 7 août suivant, il faisait la piquante confidence que voici: «Figurez-vous que les gens de Vienne affectent de plaindre votre belle-fille et de la représenter comme une victime de son obéissance à ses parents. Je voudrais que ces gaillards-là vissent les choses de leurs propres yeux, non pour être convertis, mais pour crever de dépit et de rage: virtutem videant, intabescantque relicta

Il le disait avec une légitime satisfaction. Du reste, à Mitau, tout le monde croyait qu'en France, l'effet de cette union serait immense, et qu'elle aurait pour résultat le rétablissement prochain de la royauté. Cet espoir ne devait pas se réaliser. Mais, en ce moment, sous le sourire de l'orpheline du Temple, il s'épanouissait dans le cœur du roi avec autant de vigueur que si ce mariage si longtemps attendu, au lieu d'être célébré au fond de la Russie, l'eût été aux Tuileries ou à Versailles.[Lien vers la Table des Matières]

V
NOUVEL ESSAI DE RECOURS À BONAPARTE

Après ces heures de trêve, la politique promptement reprenait ses droits. La seconde coalition avait remis l'Europe en feu. Paul Ier, qui s'y était jeté avec ardeur après avoir hésité longtemps à y entrer, se croyait assuré de la victoire; il la voyait éclatante à travers les premiers succès de ses armes. Il s'adressait aux puissances, les invitant à envoyer des plénipotentiaires à Saint-Pétersbourg afin d'y former un congrès dans lequel on délibérerait sur les moyens de rétablir l'équilibre européen et sur les bases de ce rétablissement. Se passionnant pour cette idée, qu'avec sa mobilité habituelle il abandonnait presque aussitôt après l'avoir conçue, il la faisait connaître, le 16 juillet, à Louis XVIII. «Le sort des États et celui de Votre Majesté n'y sera pas oublié, ajoutait-il, car j'en ferai l'objet de ma sollicitude.»

Ce langage électrisait le roi. «Je remercie Votre Majesté Impériale de l'ouverture qu'elle veut bien me faire au sujet du congrès qu'elle se propose de former dans sa capitale. Dès qu'il y sera traité, sous ses auspices, des intérêts de l'Europe et de ceux du roi de France, rien n'est plus certain que la justice et la sûreté des stipulations qu'on en doit attendre. J'en vois déjà le présage dans une lettre que le roi d'Angleterre m'a écrite, en réponse à celle où je lui fais part du mariage de mes enfants. Ce prince me donne, pour la première fois, le titre qui m'appartient, mais que jusqu'à présent je n'avais encore reçu que de Votre Majesté Impériale.»

Déjà, à la nouvelle de la signature du traité anglo-russe, Louis XVIII s'était empressé de demander, le 28 mars, à Paul Ier une place à la tête de son armée. «Votre Majesté Impériale tient entre ses mains mon existence future, celle de ma patrie et de mes sujets. C'est beaucoup sans doute, mais elle y tient aussi ma gloire. C'est encore plus pour moi, et je la conjure de ne pas perdre de vue un intérêt qui m'est si cher. Mon oisiveté, pendant que tant de puissances combattent les tyrans usurpateurs de mon autorité, est une tache sur ma vie. L'âme généreuse de Votre Majesté ne voudra pas qu'elle y demeure longtemps, et je ne cesserai de réclamer avec confiance sa puissante intervention pour arriver où l'honneur m'appelle.»

Cette lettre était partie depuis quelques jours à peine, que les nouvelles des victoires par lesquelles les alliés ouvrirent la campagne de 1799 arrivaient à Mitau. En Allemagne, Jourdan venait d'être battu par l'archiduc Charles. En Italie, Scherer avait été rejeté de l'Adige sur le Mincio. Moreau était désigné pour le remplacer. Mais il allait, lui aussi, reculer devant les troupes de Souvarof. Les défaites de Joubert à la Trebbia et à Novi, sa mort prématurée devaient aggraver encore nos désastres, dont il était donné à Masséna d'arrêter le cours en un seul combat.