Au bruit de ces victoires des alliés, favorables à sa cause, Louis XVIII renouvelle sa demande: «Si j'en crois le marquis de Gallo, que j'ai vu dimanche à son passage, le désir de la cour de Vienne est que ce soient les troupes russes qui entrent les premières, tandis que l'archiduc se tiendra à portée de les soutenir. Tel, Votre Majesté Impériale le sait, fut toujours l'objet de tous mes vœux[83]. Fut-il jamais un moment plus favorable pour réaliser les espérances qu'elle m'a données? Je la prie, je la conjure d'en hâter l'accomplissement. Que, placé au premier rang de ses troupes, j'entre le premier en France. Ce sera la plus grande marque d'amitié qu'elle m'ait jamais donnée.»

À ces supplications réitérées, Paul Ier répond par le silence, ou, s'il y fait allusion, c'est pour objecter qu'il ne saurait encore les exaucer[84]. Le roi se résigne provisoirement à l'immobilité, ne pouvant, hélas! faire mieux. Mais, comme il prévoit que cette guerre nouvelle de laquelle on l'exclut, comme on l'a exclu des précédentes, aura le même sort, il persévère dans le projet, si Bonaparte revient d'Égypte, de traiter avec lui.

Au commencement de juillet, la maison royale à Mitau s'augmente d'une nouvelle venue, la femme de Hue, l'un des plus fidèles serviteurs du roi. Hue était à Paris quand Madame Royale est sortie du Temple; il l'a accompagnée en Autriche, d'où, au moment de la suivre à Mitau, il a écrit à sa femme restée en France de venir le rejoindre dans cette ville. En y arrivant, Mme Hue raconte que, pour parvenir à quitter Paris, elle a dû recourir à l'amitié de Mme Bonaparte, qu'elle connaît depuis longtemps. C'est à la recommandation de celle-ci qu'on lui a délivré le passeport qu'on avait commencé par lui refuser. À l'appui de ses dires, elle montre la copie qu'elle a prise et gardée du billet que, à sa sollicitation et pour lui venir en aide, Joséphine a écrit au ministre de la police. Il est ainsi conçu: «La citoyenne Hue, mon ancienne amie, et que je désirerais vivement obliger, voudrait obtenir les moyens de rejoindre son mari. Je vous aurai moi-même beaucoup d'obligation de faire tout ce qui dépendra de vous pour qu'elle jouisse de cette facilité, si, comme je le crois, il n'existe aucun obstacle.»

Ces cinq lignes, sur le vu desquelles Mme Hue a obtenu son passeport, attestent qu'elle n'exagère pas en parlant de l'amitié qui a existé entre elle et la veuve du comte de Beauharnais avant que celle-ci ne fût devenue Mme Bonaparte. D'Avaray, qui les a lues, est ainsi amené, d'abord à interroger la voyageuse sur le caractère et les sentiments de son amie, puis à s'ouvrir à elle du projet qu'on nourrit à Mitau. Elle déclare que Mme Joséphine a toujours été royaliste; qu'adorée de son mari, elle se flatte d'exercer sur lui une certaine influence, mais qu'en tout cas, s'il est susceptible de prendre en mains les intérêts du roi, elle seule pourra l'y décider. «Il est soupçonneux à l'excès, fier, jaloux, ne se livrant point ou presque point, craignant d'être deviné ou prévenu; mais, au lit, avec sa femme, il lui permet quelquefois de lui parler d'affaires et de lire dans sa pensée.»

Au cours de cet entretien, Mme Hue offre spontanément de faire connaître à son amie ce qu'on attend d'elle. Elle lui écrira, si l'on veut, et comme dans sa lettre elle n'oserait préciser l'objet de la commission, elle le confiera à une personne sûre, qui, introduite par cette lettre chez Mme Bonaparte, lui dira de vive voix ce qu'il importe qu'elle entende. Cette personne sûre est toute trouvée. C'est un oncle de Mme Hue qui habite Paris. Il se nomme Brion. Âgé de soixante-cinq ans, ancien membre du parlement, sage, réfléchi, discret, pensant bien, il est des intimes de Mme Bonaparte chez qui il va souvent et très en état, «par l'ascendant qu'il a sur elle, de la déterminer à en parler à son mari.»

Les propositions de Mme Hue sont immédiatement adoptées. La suite qu'elles comportent leur est donnée sur l'heure, car il importe que la demande adressée à Mme Bonaparte lui soit présentée dès le retour du général qui peut revenir à l'improviste. Elle restera jusque-là dans les mains de M. Brion, qui l'utilisera quand il le jugera opportun.

«Si je ne suis pas, Madame, la première de vos meilleures amies à vous féliciter sur le retour heureux de votre cher mari, écrit Mme Hue, je suis certainement celle qui s'en réjouit le plus et qui attend de lui le succès de mes vœux les plus ardents. Vous les connaissez. Je n'ose espérer que vous les partagez encore. Mais, si ce changement pouvait s'opérer et me rapprocher de vous, rien ne serait capable de vous exprimer ma reconnaissance ni de m'acquitter de ce bienfait. C'est l'honneur et la foi de mon meilleur ami qui vous seraient bientôt offerts pour garant. La pureté de son cœur, sa loyauté leur donneraient, j'espère, la force que vous êtes en droit d'exiger. Dans tous les cas, Madame, je serai toujours sensible aux derniers effets de votre amitié pour nous.

«Je suis loin, Madame, de me repentir du sacrifice que vous m'avez aidé à faire, puisque ma présence a consolé le meilleur des hommes. Son sort vous a trop intéressé, vous avez pris trop de part à ses peines pour vous taire qu'elles sont allégées. Fanfan n'est plus avec moi. Sans cela, il me prierait de le mettre à vos pieds ainsi qu'à ceux de Mlle Hortense. À son âge, on est sans conséquence. Il se permet d'embrasser Eugène.

«Celui qui vous remettra cette lettre connaît tous les sentiments qui m'agitent. Lui seul a le secret de mon cœur. Vous pouvez, par lui seul, alimenter ou détruire mon espoir. Encore un triste adieu, Madame, en vous embrassant comme je vous aime; c'est de tout mon cœur.»

Deux lettres adressées à l'oncle Brion, l'une par Mme Hue, l'autre par son mari, complètent cet important message: «Je vous prie, mon cher oncle, est-il dit dans la première, de remettre vous-même cette lettre à ma belle et bonne amie. Il ne s'agit pas ici de lui faire des chansons ou des bouts-rimés, mais de la bonne prose, de celle surtout qui pourra la convaincre de la vérité, de la pureté, de la solidité de mes intentions. Vous ne pouvez trop vous avancer envers elle, vous attestant que vous serez fortement secondé dans l'offre de tout ce qui pourrait être digne d'elle.»