En dépit de ces échecs de sa diplomatie, Louis XVIII ne se décourageait pas. Tout lui était prétexte pour revenir à son idée, pour demander sa reconnaissance par les cours coalisées contre la France et pour plaider la nécessité d'un manifeste signé d'elles. La lettre suivante, adressée à Paul Ier le 24 juin, révèle avec une intéressante précision tout ce qu'il attendait de ce prince et accuse la persistance qu'il mettait à le supplier de se conformer à ses désirs:

«Votre Majesté Impériale a sans doute observé, dans l'adresse du prétendu Corps législatif aux Français, cette phrase bien remarquable: «Il ne s'agit plus de savoir si vous resterez libres, mais si vous continuerez à être Français.» La crainte semée avec art d'un démembrement de la France, a toujours été la principale arme de mes ennemis; elle leur a réussi en 1793; elle a fait leur succès dans les campagnes suivantes, et, j'ose le dire à Votre Majesté Impériale, la pureté, la noblesse bien connue de ses intentions n'empêcheraient pas qu'elle ne leur réussît encore, si rien n'était employé pour en détruire l'effet. Mais je ne lui cacherai pas les inquiétudes que j'éprouve. La démarche que M. de Cobenzl fit l'année passée de venir me voir à son passage par Mitau, des témoignages d'amitié que l'Empereur des Romains m'avait fait donner par ma nièce pendant les derniers mois de son séjour à Vienne, me faisaient espérer un changement dans les dispositions de cette cour à mon égard, et, malgré des discours reçus de M. le baron de Thugut, tenus à mon agent lui-même, où il faisait une grande distinction entre la monarchie française et le monarque, je crus les circonstances favorables pour faire, de mon côté, une démarche plus marquante, et j'ordonnai au comte de Saint-Priest d'écrire à M. de Thugut une lettre qui, par sa franchise et le sentiment qui la dictait, méritait bien quelque attention.

«Ce ministre s'est contenté de faire répondre verbalement quelques phrases peut-être plus satisfaisantes que le langage qu'il avait tenu précédemment, mais trop peu significatives pour suppléer à une réponse par écrit, qu'il a déclinée. Votre Majesté Impériale conçoit ma position, et elle ne laissera, j'espère, pas échapper l'instant favorable de déjouer les manœuvres de nos ennemis, en déclarant que la question n'est pas de savoir si les Français resteront Français, mais s'ils veulent continuer à vivre sous l'oppression de cinq tyrans ou revenir à la monarchie modérée sous laquelle ils ont prospéré depuis quinze cents ans, et à l'autorité légitime du chef de la maison de Bourbon, dont le gouvernement paternel les rendait depuis si longtemps heureux; s'ils veulent accepter les secours des souverains généreux qui ne viennent pas pour envahir leur territoire dont ils jurent de conserver l'intégrité, mais les aider à recouvrer leur religion, leurs lois et leur liberté, et qui, prêts à poser les armes le jour où l'ordre sera rétabli en France, sont en même temps résolus à combattre sans relâche des principes et un état de choses incompatibles avec le repos de l'Europe, la sûreté et le bonheur de leurs propres sujets.

«Cette déclaration, non moins efficace que les éclatantes victoires du maréchal de Souvarof et de l'archiduc, Votre Majesté Impériale l'obtiendrait de la cour de Vienne; elle a sans doute acquis le droit de l'exiger d'elle, et les discours des ministres britanniques, lors des derniers débats du parlement d'Angleterre, donnent lieu de croire que le cabinet de Saint-James ne ferait pas de difficulté d'y adhérer.»

Ainsi, par tous les moyens, sous des formes diverses, Louis XVIII manifestait l'inébranlable conviction que les rigueurs de son exil et l'étendue de ses malheurs n'affaiblirent jamais. Non, l'Europe ne pouvait se passer de lui. Il était la clef de voûte de l'équilibre continental. Sans lui, en dehors de lui, il n'y avait ni paix durable, ni ordre possible. Les puissances avaient autant besoin de lui qu'il avait besoin d'elles.

C'est grâce à cette conviction qu'il résistait aux épreuves réitérées, qu'il se gardait contre le découragement, et que les événements qui auraient dû le briser le laissaient debout. Le mauvais vouloir de l'Angleterre et de l'Autriche ne pouvait rien contre elle. Il suivait, d'un esprit confiant, les succès des armées alliées, avec la certitude que, quelque répugnance qu'on éprouvât à l'associer à ces succès, c'est lui seul qui serait appelé à en profiter, parce que seul il était en état de les féconder. Il se croyait si proche d'un dénouement heureux, même lorsque de toutes parts il était averti que les puissances songeaient à mettre un usurpateur sur son trône[88], qu'il s'occupait de nouveau de la déclaration qu'il adresserait à son peuple en entrant en France[89]:

«Deux choses me paraissent nécessaires, écrivait-il au tsar dans la seconde moitié de cette année 1799, si pleine de grands événements: l'une, de rassurer mes sujets contre les projets de vengeance que mes ennemis n'ont pas manqué de m'attribuer; l'autre, d'établir un ordre quelconque qui me donne le temps d'examiner ce qu'il sera possible de rétablir de l'ancien régime et même de conserver du nouveau. J'ai pensé que le seul moyen de remplir ce second objet, était de laisser provisoirement subsister l'ordre administratif et judiciaire sur le pied où il sera, en supprimant tout ce qui sera contraire à la religion et aux bonnes mœurs, et en substituant partout les formes royales aux républicaines.

«Ma déclaration porterait donc: 1o ce provisoire; 2o le renouvellement de la promesse que j'ai faite d'une amnistie. Sur cet article important, je m'exprime ainsi dans les instructions qui sont dans les mains de mon frère: Vous garantirez mes sujets que la publication d'une amnistie générale leur annoncera mon retour et que, parmi les auteurs des crimes qui sont exceptés par ma déclaration de 1795, ceux qui mériteront que la France leur pardonne, n'auront plus à redouter ma justice; 3o la promesse aux généraux, officiers et soldats qui embrasseront ma cause, de leur conserver leurs grades et emplois et même de leur donner des récompenses proportionnées à leurs services.»

Déjà, depuis le commencement de la guerre, comme avant le dix-huit fructidor, il était surtout question dans ses conseils, des conditions dans lesquelles se rétablirait son pouvoir et des réformes qu'il apporterait au régime créé par la Révolution. À la fin du mois de juillet, il écrivait à son frère une lettre qui constitue un programme de gouvernement et révèle les dispositions personnelles où il se trouvait près de deux années après le coup d'État du Directoire, et trois mois avant le coup d'État de Bonaparte:

«En tendant au rétablissement de l'ordre ancien et à la réforme des abus, disait-il, il y a deux points qu'il ne faut pas perdre de vue: 1o ce qu'il est possible de rétablir; 2o ce qui peut être bon à conserver. Or ni vous, ni moi, ni peut-être personne, même en France, ne peut apercevoir ces deux points bien distinctement. Il faut cependant partir d'une base quelconque, car il n'est pas possible de détruire sans réédifier, ni de réédifier sans savoir quoi. C'est ce qui m'a déterminé à laisser provisoirement subsister la forme actuelle d'administration civile et judiciaire avec ces restrictions: 1o que tous les corps et individus, tant de l'une que de l'autre espèce, me prêteront serment de fidélité; 2o qu'ils exerceront leurs fonctions en mon nom. Mais cette détermination ne regarde que le temporel, et tout ce qui tient au spirituel doit être illico remis comme par le passé. Ainsi les archevêques, évêques, curés, et, en un mot, tous les pasteurs légitimes, doivent être réintégrés dans leurs diocèses et paroisses, le culte divin rétabli, le nouveau calendrier aboli, la discipline ecclésiastique remise en vigueur, les diocèses vacants administrés par qui de droit.