«Quant aux biens usurpés, la question est délicate. La restitution est de droit naturel, et ne pas l'annoncer serait en quelque sorte participer à l'injustice de la spoliation. D'un autre côté, les acquéreurs sont nombreux, et il est dangereux d'irriter cette classe et de la réduire au désespoir. J'ai résolu, par cette raison, de promettre aux possesseurs actuels un dédommagement conforme aux circonstances. Ces expressions sont vagues, je le sais; mais elles en remplissent mieux mon objet: 1o parce qu'elles me laissent le maître de régler par la suite et la nature et la quotité des dédommagements; 2o parce qu'en rassurant les possesseurs sur la crainte d'être renvoyés, le bâton blanc à la main, il leur offre en même temps la chance d'obtenir, selon leur conduite, un meilleur ou moindre sort, et d'en être punis par leur obstination dans la révolte.

«À l'égard des impositions, comme il n'est pas possible d'établir un nouveau système avant de connaître les ressources et les besoins réels, les impôts actuellement existants seront provisoirement perçus avec toute la modération que peut exiger la situation des contribuables.

«Quant à l'armée, il n'y a rien à changer à ce que je vous ai déjà mandé en d'autres temps: conservation de grades et d'emplois aux officiers de tous grades qui embrasseront le bon parti.

«Mes sentiments de clémence sont bien connus. Je leur ai posé des limites dans ma déclaration de 1795. Mais il peut y avoir tels services qui obligent à fermer les yeux sur les plus grands crimes.

«Tel est, mon cher frère, à ce dernier membre de phrase près, qui ne peut être dit qu'avec beaucoup de circonspection et dans une circonstance qui l'exigerait impérieusement, l'esprit de la proclamation qu'il faudra que vous publiiez en entrant en France, si vous y entrez. Je regrette qu'il ne soit pas en mon pouvoir de vous déléguer celui de promulguer vous-même une amnistie. Mais il faudra que vous annonciez l'intention où je suis de la promulguer aussitôt que je serai en France. Le provisoire suffira pour faire aller la machine jusqu'à mon arrivée, qui suivra de près la vôtre. J'ajouterai comme saint Paul: Cætera autem cum venero disponam.»

À l'heure où il écrivait en ces termes, les nouvelles que le roi recevait de l'intérieur, alors que les alliés menaçaient de toutes parts les frontières de la France, n'étaient pas pour ébranler sa confiance dans un dénouement prochain. On lui rendait compte de l'excellent esprit des troupes casernées dans Paris, de la puissante organisation des forces royalistes sur divers points du territoire. Les hommes sur lesquels on pouvait compter avaient été divisés en trois catégories, comprenant: la première, les individus qui devaient agir dans leur département; la seconde, ceux qui étaient assez jeunes pour être incorporés dans une armée mobile; la troisième, les gens d'élite, audacieux, déterminés, toujours prêts à un coup de main. Trois cents hommes de la dernière catégorie étaient entrés dans Paris. Ils attendaient, pour y provoquer un soulèvement, que la République eût employé ses troupes contre les armées alliées et qu'en Bretagne, en Vendée, en Alsace, en Franche-Comté, dans les provinces méridionales, on fût prêt à les seconder. Partout, des chefs étaient attendus; on les désignait déjà, car les agents royalistes avaient parlé des offres faites au roi par Dumouriez, par Pichegru, par Willot.

Les rapports assuraient encore que la garde du Directoire était à vendre; que les conjurés étaient assurés du concours des mécontents de Suisse, de Belgique et de Hollande. En Franche-Comté, on tenait Besançon par la complicité des chefs qui y commandaient. L'action de Précy s'étendait de Lyon jusque dans la Haute-Auvergne. Le mouvement était imminent en Provence; il favoriserait les efforts des alliés en Italie. Six mille hommes, répandus entre Digne, Gap et Sisteron, attendaient des ordres. On leur annonçait une escadre anglaise, qui devait débarquer, à Fréjus ou à Antibes, des munitions et de l'argent. Dans le comtat d'Avignon, des soulèvements analogues se préparaient. Ils avaient pour objectif la citadelle du Pont-Saint-Esprit.

«Depuis Schaffhausen jusqu'à Dusseldorf, on a placé à distance des hommes adroits qui instruisent de tout et dont plusieurs se sont déjà ménagé des accès auprès des états-majors; on fait circuler dans les armées des pamphlets et des chansons contre les gouvernants. Dans chaque département, il existe une association capable de s'emparer de l'autorité au moment où de grands coups frappés aux frontières assureront les moyens d'opérer une crise décisive à Paris.»

Pour une petite part de réalité, il y avait dans ces rapports une grande part d'exagération. Inconsciemment ou à dessein, leurs auteurs dénaturaient la vérité. De quelques faits isolés, ils tiraient des considérations générales; par des accidents, ils jugeaient l'ensemble. Parlant des insurrections partielles du Languedoc et de Provence, ils montraient le Midi en armes. L'existence de quelques bandes de déserteurs, brigands de grands chemins et chauffeurs, était interprétée comme une preuve du refus de l'armée «de servir un gouvernement régicide et oppresseur». À la faveur de plans qui n'existaient que sur le papier, ils prédisaient la chute de la République, le succès final du parti du roi[90].

Comment, à la distance où il se trouvait des événements, Louis XVIII aurait-il discerné ce que contenaient d'inexact ou d'exagéré les récits qui lui arrivaient de ses agents? Ces récits ne concordaient-ils pas avec d'autres faits dont il ne pouvait mettre en doute la réalité? N'était-il pas vrai que le gouvernement du Directoire tombait en pourriture, et que le prétendant avait trouvé un membre de ce gouvernement disposé à se vendre à lui? N'était-il pas vrai que trois généraux, après avoir abandonné le service de la République, travaillaient pour sa cause? N'était-il pas vrai que, presque partout, les armées républicaines reculaient devant les armées des puissances coalisées, que la Hollande et la Suisse s'étaient insurgées, qu'en Italie, les soldats de la France résistaient vainement à Souvarof et à Mélas, chaque jour rapprochés des frontières?