Ces intrigues avaient échappé à la perspicacité de Royer-Collard, comme à celle de l'abbé de La Marre durant son séjour à Paris. C'est sur des faits antérieurs et non sur celui-ci que se fondait leur défiance envers tout ce qui venait de Londres. De La Marre n'avait donc pu parler au roi ni du projet Coigny ni du Comité anglais. Le roi n'en savait pas davantage, son frère ayant jusque-là négligé de l'avertir. C'est, en effet, le 15 novembre seulement, que le comte d'Artois se décida à lui écrire et à lui raconter ce qui s'était passé. Sa lettre fut confiée au capitaine Popham, que le gouvernement anglais envoyait en courrier à Saint-Pétersbourg. Mais, forcé par les glaces de l'Elbe à faire un immense détour par la Norvège, Popham n'arriva en Russie qu'au commencement de mars, et le roi ne fut instruit du projet qui avait pour but de le remettre sur le trône que quatre mois après les événements qui en avaient rendu l'exécution impossible.

Très mécontent de n'avoir pas été averti plus tôt, il le fut plus encore d'apprendre l'existence de ce comité anglais formé sans son aveu. Son mécontentement était d'autant plus légitime qu'alors qu'il ne pouvait obtenir pour ses propres agents de subsides de l'Angleterre, elle en comblait les agents de Monsieur ou ceux qui avaient, comme le général de Précy, la faveur du commissaire Wickham. En vue d'un soulèvement de la ville de Lyon, qui devait coïncider avec l'expédition du général Willot dans le midi, Précy avait reçu cinquante-six mille louis, et on venait de verser vingt mille livres sterling au Comité anglais; seuls, les agents nommés par le roi n'obtenaient rien. C'était toujours le même système, ce système contre lequel le roi ne cessait de protester et qui consistait à lui rendre son trône sans lui permettre de travailler à le conquérir, pour se réserver sans doute la possibilité de ne l'y laisser remonter qu'au prix de conditions onéreuses et humiliantes.

Il convient d'ailleurs de mentionner dès maintenant, pour n'avoir plus à y revenir, que le Comité anglais, durant sa très brève existence, ne fit rien qui vaille, gaspilla une part des fonds qui lui avaient été remis, dut rembourser le reste, et, après avoir envenimé les dissentiments du parti royaliste, ne servit en réalité que de pièce à conviction contre les agents qui furent arrêtés plus tard, encore que tous ces malheureux n'en eussent pas fait partie.

On ne le voit se manifester qu'en une circonstance, quelques semaines après le dix-huit brumaire. Par ses soins, le 21 janvier 1800, un drap mortuaire fut étalé durant la nuit sur la façade de la Madeleine; on y avait attaché une affiche imprimée contenant le testament de Louis XVI, et au-dessous une déclaration de Monsieur, portant qu'il prenait pour règle de conduite les sentiments exprimés dans le dernier écrit de son frère. À propos de cette «pasquinade», que les gazettes apportèrent à Mitau, d'Avaray écrivait avec amertume:

«Qu'est-ce qu'une pareille démarche—des souvenirs aussi poignants—quand le résultat n'est qu'un vain spectacle pour quelques badauds que vingt dragons dissipent? Encore, ne puis-je m'empêcher de craindre que la farce du drap mortuaire ne serve de prétexte à la dilapidation de l'argent donné par l'Angleterre pour un meilleur usage. Tant pour le velours, tant pour le satin, tant pour l'imprimeur, tant pour les placardeurs; total: vingt mille livres sterling. Ce n'est pas le premier compte de cette nature que les agents choisis par l'Angleterre lui auront rendu.»

Nous nous sommes attardés à ces incidents parce qu'ils aideront à comprendre pourquoi, si Louis XVIII avait d'abord considéré comme un peu exagérées les défiances manifestées par Royer-Collard à l'égard de l'Angleterre, il eut lieu ensuite de se féliciter de s'être formellement engagé à ne faire connaître ni à son frère, ni au gouvernement anglais, le nom des membres de son conseil royal, ne faisant exception que pour le président, et pourquoi, ayant pris cet engagement, il se fit un point d'honneur de le tenir. Ayant, dans ses conférences avec l'abbé de La Marre, cédé sur ce point essentiel, il devait, à plus forte raison, céder sans difficulté sur tous les autres.

Il consentit à accorder à ses nouveaux agents tous les pouvoirs qu'on lui demandait pour eux. Il reconnut qu'ils ne devaient élever ni laisser s'élever aucune discussion sur la forme de la monarchie, mais qu'il fallait les laisser libres d'adhérer aux conditions «résultant des idées qui dominaient en France depuis vingt ans», et qui leur paraîtraient compatibles avec son honneur «comme avec les lois fondamentales sur lesquelles reposent son autorité et le bonheur de son peuple». En s'en référant simplement à ces lois fondamentales, le roi ne se liait en aucun sens. Royer-Collard lui avait écrit que cette disposition, qu'il considérait comme nécessaire, s'appliquait bien plus aux temps qui précéderaient la restauration qu'à ceux qui la suivraient. «Quelques engagements que le roi contracte avec la volonté de les tenir, il est bien vraisemblable qu'ils seront rompus par la force des choses.»

Le roi adhérait aussi à ce qu'on proclamât en son nom qu'il ne distinguerait point entre ses serviteurs du dehors et ceux du dedans, et que, loin de permettre que les places occupées pendant la Révolution devinssent un sujet de reproche, elles seraient plutôt un titre de faveur lorsqu'elles auraient été acceptées dans l'intention de le servir et de diminuer la rigueur des lois révolutionnaires.

Il résulte de cet ensemble de concessions qu'il était de plus en plus disposé à sacrifier aux circonstances les déclarations comminatoires qu'il avait faites jadis. C'était, en réalité, un blanc-seing qu'il donnait à Royer-Collard. Il y ajouta le droit de recruter pour le mieux, de concert avec de La Marre, les membres de son conseil, en en maintenant toutefois la présidence au marquis de Clermont-Gallerande, s'il consentait à l'accepter. Une autre question se posait. Encore qu'il fût convenu que les membres du conseil royal de Paris ne seraient pas nommés à Londres, il était nécessaire d'établir un lien entre lui et Monsieur, afin de le mettre à même de recourir, le cas échéant, aux bons offices de ce prince auprès du gouvernement britannique. Royer-Collard proposait de désigner pour cette fonction le baron d'André. Réfugié en Allemagne depuis le dix-huit fructidor, d'André formait, avec le président de Vezet et le général de Précy, l'agence de Souabe où siégeait à l'occasion l'abbé de La Marre. Entre les membres de l'agence et Royer-Collard régnait la plus étroite union; il les considérait comme des hommes graves, prudents et sûrs. Le président de Vezet était déjà dans le secret; il n'y avait aucun inconvénient à y mettre d'André, en lui confiant la mission d'être le porte-paroles du conseil royal de Paris auprès de Monsieur. Le roi souscrivit sans hésiter à cette proposition.

Quant aux ressources pécuniaires à créer au nouveau conseil, à défaut des subsides anglais sur lesquels il eût été téméraire de compter, il était autorisé, si ces subsides étaient définitivement refusés, à contracter un emprunt de deux millions au taux de cinq pour cent, remboursable deux ans après la restauration. Le banquier Baboin s'était engagé à trouver des prêteurs. Enfin, achevant d'exaucer les demandes de Royer-Collard et de l'abbé de La Marre, le roi consentait à les mettre en état de négocier, en écrivant lui-même à Bonaparte et à divers hommes influents, ou, si la négociation échouait, de provoquer un vaste soulèvement intérieur. À cet effet, il octroyait des pouvoirs au général Pichegru, au général Willot, qui s'étaient formellement déclarés pour lui, aux chefs de l'Ouest, de l'Est et du Midi.