Ceci posé, Cazalès ne dissimulait pas son peu de confiance dans l'issue d'une négociation, quel que fût le négociateur. Il rappelait que personne n'avait d'influence sur Bonaparte, qu'il paraissait peu sensible à l'amour et à l'amitié; que tel qu'il était, entier de caractère, défiant, s'enveloppant du plus profond secret, sa femme elle-même ne changerait pas ses résolutions. «La femme et la fille favorite de Cromwell étaient royalistes zélées, et leurs prières les plus ferventes ne purent sauver Charles Ier de l'échafaud. L'histoire dit que sa fille en mourut de douleur, et cette fille tendrement chérie, couchée sur son lit de mort, ne put obtenir de son père ni un regret, ni un pas rétrograde vers son légitime souverain.» Cazalès n'en demeurait pas moins à l'entière disposition du roi; il partirait si l'on souhaitait qu'il partît.

Le 15 avril, le roi approuva son voyage: «Je ne saurais avoir un organe plus digne de ma confiance auprès de quiconque a les moyens et peut avoir la volonté de me servir. Je me réfère au surplus à ce que d'Avaray vous mande par cette même occasion.» Ce que mandait d'Avaray se résume en deux mots. Il invite Cazalès à se mettre en relations avec de La Marre et le prévient qu'il en avertit celui-ci. À ce moment, comme nous l'avons dit, les offres d'agir sur Bonaparte pleuvent à Mitau. Il en vient de toutes parts. «On dirait, observe d'Avaray, qu'il est accessible de tous côtés.» Le roi, partagé entre la crainte de compromettre la négociation en multipliant les négociateurs, et celle de paralyser un instrument efficace auquel il pourrait être bon de recourir si la démarche de ses agents de Paris échouait, refuse des pouvoirs, mais promet de les donner s'il lui est prouvé que les individus qui les lui demandent ne se sont pas vantés à tort en parlant de leurs moyens d'action.

De cette abondance d'offres de services, qu'elle fût l'effet des indiscrétions commises ou qu'elle les eût favorisées, résulte la preuve qu'au mois de juillet 1800, la tentative de Louis XVIII auprès de Bonaparte était, sinon positivement connue, du moins soupçonnée. À cette époque, la lettre royale n'avait pas encore été remise à son destinataire, parti pour l'Italie. Elle était toujours entre les mains de l'abbé de Montesquiou, considéré par ses deux collègues comme mieux en état qu'eux-mêmes de la faire parvenir grâce à ses relations avec des hommes du gouvernement: Lebrun, troisième consul de la République, jadis son collègue aux États généraux, et l'ancien évêque d'Autun, Talleyrand, maintenant ministre des affaires étrangères, qui avait, comme lui, appartenu au clergé. Montesquiou attendait, tergiversait, ne voulait la remettre qu'avec la certitude qu'elle arriverait opportunément et qu'elle serait lue avec intérêt, sans humeur. Mais, dans les salons de Paris, aux armées et jusque dans l'entourage de Bonaparte, on commençait à en parler. On racontait qu'il en avait ri, qu'il raillait volontiers la candeur de ce roi détrôné, qui se flattait d'obtenir de lui sa couronne sans avoir combattu pour la conquérir. Ces railleries et ces reproches, dont l'écho parvenait à Louis XVIII, le faisaient bondir de colère, arrachaient à sa plume indignée cette protestation:

«Qu'est-ce qu'un roi détrôné? L'être du monde le plus respectable, s'il travaille avec constance et courage à recouvrer ses droits; le plus méprisable, s'il languit dans une honteuse oisiveté. Buonaparte a voulu me ranger dans cette seconde classe. Je sais bien que je ne mérite pas les reproches de mon ennemi, que ma déplorable inaction ne vient pas de moi. Mais, si la probité peut se contenter du témoignage de la conscience, il n'en est pas de même de l'honneur. Que disent mes contemporains, que dira la postérité qui ne sera pas instruite des entraves que la politique met constamment à ma volonté, ou qui croira que j'ai pu les surmonter? Elle me mettra au-dessous de Jacques II qui, du moins, paya de sa personne en Irlande. Cette idée m'est insupportable, et mon sang bout dans mes veines, toutes les fois qu'elle se présente à mon esprit. La vie est un passage, la honte ou la gloire durent toujours. Quelle est donc cette politique qui me condamne à vivre dans la honte, plutôt qu'à mourir, s'il le faut, au champ de l'honneur? Croit-on que le sang d'un roi de France soit si précieux, qu'il vaille mieux tout perdre que d'en hasarder quelques gouttes? Sans prétendre à un pareil intérêt, je rappellerai que nous sommes à présent dix appelés à la couronne, et tous en état de la défendre, et si nous devions tous y périr, quelle maison n'envierait pas à la nôtre l'honneur d'une si belle fin?

«Mais si l'honneur, le souvenir de mes aïeux, tout ce qui peut agir sur l'âme d'un homme qui se sent, me font un tourment de mon oisiveté, la politique même, la saine raison ne me prescrivent pas moins impérieusement d'en sortir. Jamais roi n'aura eu plus besoin de considération que celui qui portera la couronne de France après la Révolution, et certes! c'est un étrange moyen d'en acquérir que de se laisser passivement replacer sur le trône, ou par les armes victorieuses des souverains étrangers, ou par la lassitude que les sujets éprouveront de tant de malheurs, ou même par les efforts de sujets plus courageux que leur roi. Ce n'est pas ainsi que Henri IV a mérité le nom de Grand; son seul panache blanc l'a mieux conduit au trône que ses talents militaires, et l'y a mieux affermi que ses talents politiques. Et c'est à cinq cents lieues de mes États que je fais ces réflexions[102]

Les propos contre lesquels protestait, en ces termes, Louis XVIII, n'étaient pas les seuls qu'on attribuât à Bonaparte. On lui en prêtait de moins malveillants, ceux-ci par exemple:

—Je pourrais bien rappeler le roi et le faire monter sur le trône. J'y parviendrais en six mois. Mais à quoi cela servirait-il? La difficulté n'est pas de rétablir le roi, mais la monarchie.

On prétendait enfin que, disposé à rendre la couronne aux Bourbons, c'est au duc d'Angoulême qu'il la destinait, après avoir renoncé à la donner à un infant d'Espagne, et qu'en cela il nourrissait les mêmes desseins que l'Autriche.

Fondés ou non, ces commérages auxquels on n'ajoutait foi qu'à Londres et à Mitau, et qu'on y commentait avec passion, ne hâtaient pas la solution qu'attendait avec impatience Louis XVIII. Il s'étonnait du retard apporté par ses agents de Paris dans l'accomplissement de leur mission. «Comment expliquer leur conduite en cette occasion? se demandera-t-il plus tard. Le malheur prolongé, les espérances toujours déçues, sont souvent l'écueil de la constance... Au lieu de faire immédiatement usage de la lettre ou de l'annuler, ils la gardèrent six ou sept mois en portefeuille. Pendant ce temps, tout fut paralysé pour les intérêts de l'héritier du trône, tout mis en action pour ceux de l'héritier de la Révolution. Les puissances étrangères, Paul Ier lui-même, en entraînant Louis XVIII à Mitau, semblaient concourir aux vues ambitieuses de Buonaparte, de telle sorte que les agents, qui ne s'expliquaient pas plus sur le motif de leur inaction que sur celui de leur résolution tardive, après avoir fait parvenir la lettre du roi, n'eurent à transmettre qu'une réponse astucieuse et tardive.»

Il y a, dans ces récriminations, une large part d'injustice. L'abbé de Montesquiou retardait la remise de la lettre sur le conseil des personnes en rapport avec Bonaparte, dont les récits, en lui révélant les dispositions du premier consul, lui donnaient à penser qu'elle serait mal reçue. L'une d'elles était Mme de Champcenetz, veuve de l'écrivain, collaborateur accidentel de Rivarol, guillotiné sous la Terreur. Très dévouée au roi, se flattant de posséder la confiance et l'amitié de Mme Bonaparte, liée avec Montesquiou, cette femme intrigante et spirituelle ne cessait de lui répéter que ce n'était pas le moment, qu'il fallait d'abord préparer les voies, se servir à cet effet de Joséphine, dont elle disait les opinions conformes aux siennes. Elle lui prêchait la patience; pour donner plus de poids à son discours, elle lui répétait des propos tenus dans l'intérieur de Bonaparte par lui ou par sa femme.