Montesquiou apprenait ainsi qu'un matin, le premier consul, en tiers avec Volney et Cambacérès, leur avait dit:
—Je crois que je serais bien malheureux si j'avais voté la mort d'un aussi honnête homme que Louis XVI.
En répétant cette réflexion à Mme de Champcenetz, Mme Bonaparte appuyait sur ce point: «que c'était là le fruit d'un livre sur la Révolution, qu'elle avait lu à son mari pour la lui faire connaître.»
—Vous n'imaginez pas, ajoutait-elle, combien cette histoire lui est étrangère, combien il en ignore les anecdotes criminelles. Employé aux armées, il en a peu suivi les détails. C'est cette ignorance qui a le plus contribué à l'égarer dans ses choix. Tel homme lui a été vanté comme homme de talent pour telle partie; il l'a pris sans examen de son opinion ou de sa conduite antérieure.
Mme de Champcenetz concluait de ce langage que Joséphine était royaliste, qu'on pouvait compter sur elle, mais qu'il fallait lui laisser le temps de disposer son mari aux résolutions qu'elle souhaitait de lui voir prendre. À la faveur de ces raisons, Montesquiou restait inactif; les membres du Conseil royal laissaient passer le temps sans donner de leurs nouvelles au roi.
À Mitau, on s'inquiétait de leur silence, des victoires de Bonaparte et de Moreau, de la paix qui semblait devoir en être la suite, de l'attitude de Paul Ier, qui, tout en continuant à combler le roi d'attentions personnelles, persévérait dans le système qu'il avait adopté, à l'exemple de l'Angleterre et de l'Autriche, et que Louis XVIII, en le leur reprochant ou en en gémissant, résumait en ces mots: «Tout pour le roi; rien par lui.» Alors à son impatience succédait l'irritation, une irritation qu'envenimaient à toute heure les témoignages de sa détresse financière, son impuissance à secourir ces émigrés réduits eux aussi à la misère, leurs demandes de secours pleines d'aveux cruels et humiliants et auxquelles, le plus souvent, il était contraint de répondre par une fin de non-recevoir. Il s'exaltait, s'exaspérait, adjurait le tsar de le laisser aller en Bretagne à la tête d'un corps d'armée russe, composé de seize mille hommes, qui, depuis la dernière guerre, se trouvait à Jersey; acceptait de Dumouriez le projet d'une descente en Normandie, dont ce général était allé entretenir Paul Ier à Saint-Pétersbourg; encourageait celui de Willot sur le Midi; rêvait de quitter subrepticement la Russie pour se rapprocher de son royaume; n'y renonçait que parce que d'Avaray lui objectait qu'il ne serait pas digne du roi de France de s'en aller au hasard, d'errer par les chemins, de s'exposer à n'avoir pour asile que des cabarets borgnes, et enfin projetait de conquérir l'opinion par des publications contre Bonaparte.
Mallet du Pan venait de mourir. Le roi, qui ne l'aimait pas parce qu'il le trouvait trop indépendant, trop complaisant pour les constitutionnels, et souvent trop sévère pour l'Émigration, jetait alors les yeux sur Rivarol pour défendre la monarchie par la plume. Rivarol avait émigré «plus par ennui que par peur»; il résidait aux environs de Hambourg. Il voyait souvent Dumouriez, dont sa sœur était la maîtresse. Celui-ci, armé de ses confidences, s'était porté garant de son dévouement à la cause royale. Sur l'ordre du roi, d'Avaray écrivait à l'illustre publiciste: «En apprenant la mort de Mallet du Pan, dont le style rocailleux n'eût fait que bruire devant vous, le roi, qui connaissait les dispositions où vous êtes, rédigea rapidement une note dont il m'a permis de faire l'usage que je voudrais. Je la remets entre vos mains, monsieur le comte; c'est votre propriété.»
Cette note précise ce que Louis XVIII attend de Rivarol:
«Voilà Mallet du Pan mort. Tout le monde, à mon avis, peut regretter sa plume, et personne ne le doit, car le bien et le mal qu'elle a fait se balancent. Mallet du Pan était pour la royauté à peu près comme Jean-Jacques pour la religion. Son recto était la profession de foi du plus pur royaliste; son verso semblait être l'œuvre d'un des auteurs de la Constitution de 1791, et, ce qu'il y a de plus singulier, c'est la constance de sa versatilité. J'écris ceci, ayant sous les yeux les derniers numéros de son Mercure britannique, et je pensai la même chose, il y a dix ans, en lisant la partie politique du Mercure de France. Quoi qu'il en soit, la littérature politique éprouve un vide bien difficile à remplir. Mais, surtout, qu'il ne le soit pas par un de ces petits écrivains
«Soldats sous Alexandre et rois après sa mort.