«Je suis tranquille à cet égard si je vois franchement rentrer dans la lice celui qui peut seul fixer l'opinion publique. Depuis trop longtemps, M. de Rivarol gardait le silence. J'ignore s'il travaille encore à son dictionnaire; mais je sais que quand je lui ai vu entreprendre cette patience qui convient si peu au génie, je me suis figuré Hercule saisissant les fuseaux d'Omphale. Sans doute, notre langue aura de nouveau besoin d'être fixée; mais, aujourd'hui, c'est en l'employant à guérir les maux de la patrie que M. de Rivarol doit l'enseigner. Royalisme pur, logique serrée, métaphysique profonde, style clair et élégant, critique fine, plaisanterie agréable et de bon goût, il a tous les moyens pour réussir dans cette grande entreprise; j'apprends qu'il veut s'y consacrer; je ne pouvais recevoir une nouvelle plus agréable. Déjà je crois voir sa plume, bien supérieure à celle qui écrivit la Satire Ménippée, en renouveler les succès, heureux si, de mon côté, je peux enfin faire sortir l'épée de Henri IV du fourreau où la plus fausse des politiques la tient enchaînée.»
L'écrit du roi enthousiasma Rivarol et parut devoir exciter sa verve. Il demanda, du même coup, quelque argent qui, malgré la détresse du trésor royal, lui fut immédiatement compté. Il proposait de lancer, pour commencer, un pamphlet contre Bonaparte, ne voulant toutefois le faire qu'avec l'agrément du roi, de peur «de déranger des combinaisons». On lui répondit en l'invitant à ne pas se laisser retenir par cette crainte. On pensait à Mitau que des attaques propres à ébranler le pouvoir de Bonaparte pouvaient seules le conduire au parti du roi[103].
Tout le monde n'était pas de cet avis. Les correspondants de Louis XVIII pensaient, pour la plupart, que mieux vaut douceur que violence; qu'il fallait, non attaquer le premier consul, mais le flatter, le convaincre que seule la monarchie, restaurée par ses soins, lui assurerait les avantages auxquels il pouvait prétendre. L'un d'eux, le prince Charles de Hesse, persuadé que Bonaparte ne consentirait jamais à céder le pouvoir souverain qu'il exerçait en France s'il ne recevait un équivalent au dehors, conseillait de le nommer «grand-duc de Milan et de Gênes», de lui donner en France «le premier rang après le Dauphin avec le titre d'Altesse Royale et de premier allié». On conjurerait ainsi le péril que causerait incessamment sa présence en France à la suite du roi.
C'est la même idée qu'on retrouve dans une note que Bourmont, alors à Paris où il entretenait avec Fouché des rapports quotidiens, faisait tenir à Mitau, par l'intermédiaire de Mme d'Anjou. Convaincu, lui aussi, que Bonaparte «ne voudrait pas être sujet», il était d'avis qu'on lui préparât un établissement en Italie. Bonaparte voulait de la gloire, de la puissance et de la sécurité. Il réunirait ces trois avantages si, par un traité, l'Empereur d'Allemagne cédait le Milanais au roi de Sardaigne, la Savoie, le comté de Nice et le territoire de Gênes jusqu'à Savone restant à la France. Avec Parme, Modène et l'État de Gênes à l'est de Savone, on formerait une république, qui serait d'abord occupée par des garnisons françaises comme l'avait été d'abord la République Batave. Ce traité signé, Bonaparte proclamerait le roi à Paris. Le roi, de son côté, le reconnaîtrait comme souverain de la nouvelle République. Elle deviendrait ainsi monarchie sans coup férir, et Bonaparte aurait un apanage pour lui et pour sa famille.
Un avenir prochain allait déjouer ces calculs fantaisistes et prouver qu'ils ne reposaient que sur des chimères. Mais, à Mitau, qu'on les prît ou non au sérieux, on les examinait, on les discutait; leur étude remplissait souvent le vide des journées. En regard des vastes conceptions dont s'inspirait déjà Bonaparte et qu'il réalisa bientôt, ce n'est pas un banal spectacle à évoquer, que celui de Louis XVIII et de d'Avaray, penchés, un crayon à la main, sur des cartes géographiques, appliqués à lui tailler un royaume en Italie, bien qu'ils ne se dissimulassent pas sans doute le caractère platonique de cette opération.
Ils fondaient peu d'espoir, on l'a vu, sur les démarches en vue desquelles l'abbé de La Marre avait emporté des pouvoirs et des instructions. D'autre part, la tentative faite auprès de Moreau venait d'échouer. Le 18 septembre, le roi le mandait au prince de Condé. «Elle était en très bonnes mains. Mais, d'après les réponses qu'il a faites, je crois que le succès était impossible. Quand l'erreur est dans le cœur et que la tête reste froide, il n'y a pas de remède... Au reste, les hommes sont de circonstance dans les révolutions.» La tentative auprès de Bonaparte réussirait-elle mieux? On en doutait chaque jour à Mitau, tandis qu'à Paris, l'abbé de Montesquiou, après avoir longtemps erré dans les entours de Bonaparte, la lettre royale dans sa poche, venait enfin, à la fin de juillet on au commencement d'août, encouragé par Talleyrand, de se décider à la faire remettre au consul Le Brun, en même temps que celle qui lui était destinée.[Lien vers la Table des Matières]
X
LES DESSOUS D'UNE NÉGOCIATION
Ce qui se passa entre le premier consul Bonaparte et son collègue Le Brun, quand ils lurent les lettres que leur avait adressées Louis XVIII, n'a pas été livré à l'histoire. De ces incidents assez confus, ne restent d'autres témoignages que les réponses qu'ils firent l'un et l'autre aux propositions dont ils étaient saisis. Nous ignorons également pourquoi ces réponses, qui portent la date du 20 fructidor de l'an VIII (7 août 1800), ne furent remises à Montesquiou qu'au commencement d'octobre. C'est à cette date seulement qu'un matin, Le Brun le fit appeler pour les lui remettre[104].
—Vos lettres ont été reçues et lues, lui dit-il. Le général lit tout ce qu'on lui adresse, répond à tout. Voici sa réponse et la mienne. Et, tendant les deux lettres à Montesquiou, il ajouta non sans humeur:—Puisque vous savez comment on arrive de Mitau, vous savez aussi sans doute comment on y envoie.
Connaissant Le Brun de longue date, se rappelant qu'ils avaient autrefois servi ensemble la monarchie, Montesquiou s'était attendu à un accueil plus cordial. Il ne cacha pas sa déception.