Quoique ces propos fussent pour rendre confiance à Montesquiou, il ne put s'empêcher de faire remarquer qu'ils s'accordaient bien peu avec ce que l'on disait des ambitions de Bonaparte et de la tentative faite si peu de jours avant pour les réaliser. Talleyrand protesta en raillant de nouveau:
—Allez-vous croire à toutes les sottises qu'on débite dans votre société?
Et ce fut un débordement de plaisanteries et d'épigrammes sur le monde royaliste, sa candeur, sa crédulité, ses petites intrigues. Montesquiou arrêta ce flot de paroles par une autre question. Ne jugeant pas bon d'avouer qu'il était muni de pouvoirs du roi pour traiter avec Bonaparte, et voulant convaincre Talleyrand que son rôle se réduisait à celui de messager, il affecta de le consulter sur le point de savoir à qui ces pouvoirs pouvaient le plus utilement être confiés.
La physionomie du ministre redevint sérieuse. D'une voix assurée, il répondit:
—À Bonaparte; oui, à Bonaparte, ajouta-t-il avec force. C'est de lui que vous devez tout attendre. Si je le connais bien, un blanc-seing signé de Louis XVIII, avec une lettre comme ce prince sait les écrire, serait la chose la plus habile pour ses intérêts.
Montesquiou contint l'objection que cet avis inattendu lui suggérait. Donner un blanc-seing à Bonaparte lui semblait trop dangereux. Ne s'en servirait-il pas pour imposer au roi une abdication en la présentant comme volontaire? Il était résolu à ne pas conseiller à son maître un tel expédient. Mais, trop fin diplomate pour rompre avec Talleyrand, il se garda bien de lui laisser voir qu'il tenait cette insinuation pour inacceptable.
À ce moment, on appela le ministre dans le salon de jeu. Il sortit, emmenant Mme Grant, qui avait assisté silencieuse à cet entretien. Mais il revint presque aussitôt. S'approchant de Montesquiou, il résuma rapidement, sous une forme plus pressante, les conseils qu'il venait de lui faire entendre.
—Je vous parle franchement, vous devez le voir. Vos lettres sont loin d'être désespérantes. L'avenir est trop obscur pour s'y confier. Mais, en un temps de révolution, une position qui s'améliore ne doit pas être abandonnée. Tout ce qui revient de Louis XVIII est bon; tout ce qu'il a écrit est parfait. Ce qu'on lui répond engage plus la question qu'il ne la termine. Maintenez-vous donc dans cette ligne. Seulement, ne passez plus par Le Brun, qui a des manières trop subordonnées. Il faut trouver un moyen de remettre vous-même à Bonaparte les lettres dont vous serez chargé pour lui. Il est bon que vous puissiez causer ensemble. Il suffira que vous lui demandiez un rendez-vous. Il m'en parlera. Mais allez toujours directement à lui.
—Parlons franchement, interrompit Montesquiou. Sommes-nous mieux que nous n'étions?
—Oui pour l'avenir, non pour le présent. Bonaparte ne songe point à quitter sa place; il ne cherche point non plus à l'assurer. Il ne se la laisserait point ravir; mais il n'est pas effrayé de la céder. Il veut la paix, mais c'est bien plus pour améliorer le gouvernement que pour s'y conserver; il est, en un mot, d'un caractère indépendant, plus jaloux de la gloire que des grandeurs, et à qui toutes les choses élevées doivent plaire. Jugez ce caractère et travaillez pour l'avenir.