L'éloge du premier consul auquel se livra Montesquiou dans l'espoir qu'on le lui répéterait, celui de Louis XVIII par lequel Talleyrand crut devoir répondre, couronnèrent ses étranges confidences. Étaient-elles sincères? On peut en douter quand on se rappelle l'attitude résolument hostile aux Bourbons qu'il allait prendre à si peu de temps de là. Elles permettent tout au moins de supposer qu'au moment de son entretien avec Montesquiou, n'ayant pas encore formé sa conviction quant à la durée du pouvoir de Bonaparte, il avait évité à dessein de se montrer comme un homme entièrement à lui, et voulu prouver à son interlocuteur que, si la monarchie recouvrait ses chances, il ne serait pas le dernier à se rallier à elle. Peut-être aussi, en témoignant de son respect pour le proscrit de Mitau et en déclarant que, si les Bourbons étaient rappelés, ce ne serait que dans la personne de ce prince, n'avait-il eu pour but que de dire le contraire de son ennemi et collègue Fouché, qui, lorsqu'il faisait allusion à l'éventualité d'une restauration, laissait entendre qu'il préférerait à Louis XVIII, et la France comme lui, «un prince guerrier» tel que le duc de Berry ou le duc d'Enghien.

Quoi qu'il en soit, Montesquiou, qu'on a vu découragé par les propos de Le Brun, avait repris confiance en écoutant Talleyrand. Il emportait de cette audience la conviction que le premier consul et son entourage rendaient plus de justice à la personne du roi, que l'hypothèse d'une restauration n'était plus invraisemblable et que la partie, considérée la veille encore comme perdue, présentait maintenant quelques chances de succès. Ce fut aussi l'avis de ses deux collègues du Conseil royal, dont un autre incident ranimait au même moment les espoirs.

Mme de Champcenetz, dont nous avons déjà parlé comme d'une femme passionnément dévouée à la cause du roi, et comme ayant entrepris d'y rallier Mme Bonaparte, poursuivait cette tâche avec persévérance. Le marquis de Clermont-Gallerande se trouvant un jour chez elle, seul avec elle, elle lui avait communiqué une lettre qui lui était parvenue de Londres plusieurs semaines avant, signée d'un de ses amis émigrés, le comte de Vaudreuil, un des familiers de Monsieur, comte d'Artois. Vaudreuil lui écrivait que, par suite du mauvais vouloir des puissances étrangères, la cause royale n'ayant plus de ressources que dans l'intérieur, «son dévouement devait la porter à mettre en usage ses moyens et son esprit pour arriver à Bonaparte par sa femme et l'engager à traiter avec le roi par l'intermédiaire de Monsieur.» Cette lettre n'était pas nécessaire pour échauffer le zèle de Mme de Champcenetz. Ce que Vaudreuil lui conseillait d'entreprendre, elle l'avait entrepris déjà. Néanmoins, elle avait montré la lettre à Mme Bonaparte et obtenu d'elle cet aveu que le premier consul n'était pas éloigné de traiter, mais qu'il était retenu par la perspective des périls auxquels il s'exposerait en se livrant sans garantie pour sa fortune et son existence future. La réponse de Mme de Champcenetz, inspirée par ce qu'elle savait des intentions du roi, n'ayant pas détruit les craintes dont elle était la confidente, elle avait proposé de faire venir à Paris le comte de Vaudreuil pour négocier. L'offre ayant été acceptée, elle avait écrit à son ami. Mais, par suite de la difficulté des communications avec l'Angleterre, elle était sans réponse, ce dont elle s'inquiétait.

En recevant cette confidence, Clermont-Gallerande sentit la nécessité de ne pas laisser cette négociation tomber aux mains de Monsieur. L'intérêt du roi commandait de la conserver au Conseil royal, qui seul en était chargé. En conséquence, il crut pouvoir avouer à Mme de Champcenetz que Louis XVIII avait à Paris une personne de confiance, munie de ses pouvoirs, et qu'il trouverait mauvais qu'une affaire aussi grave fût confiée à d'autres. Mme de Champcenetz comprit, écrivit de nouveau à Vaudreuil pour lui déconseiller de venir, mit au service de Clermont-Gallerande son dévouement et son zèle, en demandant toutefois, pour en activer les effets, que le roi écrivît à Mme Bonaparte. Par suite de ces circonstances, le Conseil royal était désormais assuré d'avoir accès auprès de celle-ci, et si la négociation, comme il l'espérait, pouvait être reprise, d'être averti quand serait arrivé le moment de la reprendre.

Les agents du roi, en lui envoyant à la fin de décembre une copie des réponses de Bonaparte et de Le Brun, dont ils n'avaient pas voulu confier à la poste les originaux, lui donnaient tous ces détails. En plusieurs lettres successives, ils s'efforçaient de lui faire partager la confiance dont ils étaient eux-mêmes animés. Comme preuve des dispositions favorables de Joséphine, et de ce qu'on pouvait attendre de Bonaparte, ils racontaient le fait suivant qu'ils tenaient de Mme de Champcenetz.

Le général russe de Sprengporten, venu à Paris en ambassadeur de l'Empereur Paul Ier pour recevoir, des mains du gouvernement français, les soldats, ses compatriotes, faits prisonniers au cours de la dernière guerre, que le premier consul renvoyait généreusement dans leur pays, s'était présenté chez Mme Bonaparte pour lui offrir ses hommages et les compliments de son souverain. Dans la conversation, il fit valoir que c'était le tsar qui avait donné asile au chef de la maison des Bourbons.

—Ah! monsieur, répondit Joséphine n'écoutant que son cœur, c'est le plus beau trait de la vie de votre maître, et nous lui en conserverons une éternelle reconnaissance.

En répétant à Mme de Champcenetz ces paroles qui témoignaient de plus de générosité que de prudence, Joséphine lui avait confessé qu'après les avoir prononcées, elle s'était inquiétée de ce qu'en penserait son mari, et que c'est en redoutant d'être blâmée qu'elle lui en avait fait l'aveu. Mais, loin de la blâmer, il s'était écrié en lui prenant la main:

—Vous avez très bien fait, très bien.

De ces faits et de divers autres, les agents du roi tiraient cette conclusion «que la restauration était la véritable pensée de Bonaparte». Ils ajoutaient: «Mme de Champcenetz, dont l'esprit est aussi pénétrant que les yeux, juge Mme Bonaparte de bonne foi avec elle. Mme Bonaparte n'a aucun intérêt à la tromper, de même que le premier consul n'a aucun intérêt à tromper sa femme jusque dans son intérieur le plus intime.» Aussi considéraient-ils que la négociation ne devait pas être abandonnée. Le roi ferait bien de suivre le conseil de Talleyrand, d'écrire de nouveau à Bonaparte en prenant pour texte «les cent mille cadavres»; il pourrait se laisser aller à toute la bonté et à toute la générosité de son cœur, se montrer animé du désir de mettre fin aux malheurs de la France, et de porter son bonheur aussi haut que sa renommée.