«Surtout, lui mandait Montesquiou, que Votre Majesté continue de parler dans cette communauté de travaux et d'intérêts qu'elle a si bien marquée dans sa première lettre, car nous avons su que Bonaparte en avait été flatté. Un mot d'estime pour l'armée ajouterait à sa confiance, et une phrase sur les révolutions, présentées comme maux inévitables qu'on ne peut guérir que par l'oubli, produirait de l'effet sur ses confidents; car Votre Majesté ne se dissimule pas qu'elle trouve autant d'obstacles dans ce qui entoure Bonaparte que dans sa personne même. Nous ne pouvons l'assurer s'il est réellement occupé de ce défaut de garantie dont parle sa femme, car l'évêque d'Autun s'en est moqué comme d'une sottise qui ne pouvait pas l'atteindre. Mais, si Votre Majesté croit devoir en dire un mot, ce sera avec assez de noblesse pour que ce nouveau Warwick[106] n'en soit pas choqué. Enfin, Sire, Votre Majesté doit regarder ses lettres comme notre grande ressource, et elle est si habile dans l'art de s'exprimer, que nous sommes heureux de voir dans ses mains ce qu'il y a d'essentiel dans notre négociation. Mais, quelque fondée que puisse être la confiance de Votre Majesté, nous ne croyons pas qu'elle puisse jamais donner ce blanc-seing dont m'a parlé l'évêque d'Autun. Qui sait ce qu'on en pourrait faire? Peut-être une abdication. Enfin la générosité a ses risques en convenant même que c'est la vertu dont Votre Majesté connaît le mieux l'usage.

«Nous ne sommes pas assez indiscrets pour demander à Votre Majesté d'écrire à l'évêque d'Autun. Nous la prions d'examiner si, dans une lettre qu'elle me ferait l'honneur de m'écrire, elle ne pourrait pas paraître instruite de ces bonnes intentions et dispositions. Nous concevons la répugnance de Votre Majesté. Mais elle jugera peut-être qu'il est bien nécessaire aujourd'hui d'éloigner ce personnage; car, du caractère dont je le connais, je peux assurer que son amour-propre blessé ne pardonnera jamais.

«La lettre que demande le marquis de Clermont-Gallerande pour Mme Bonaparte sera sans doute moins pénible à Votre Majesté. Il est digne de ses sentiments personnels et de ce caractère indélébile de la royauté d'oublier ses propres malheurs pour ceux de son peuple en témoignant quelque reconnaissance à un ange de bonté qui a si bien secondé ses vœux.»

En constatant les illusions dont ces extraits d'une volumineuse correspondance nous livrent les témoignages, on croit rêver. Qu'à Mitau, si loin de la France, dans les douloureux loisirs de l'exil où l'on ne recueillait l'écho des événements que lorsqu'ils étaient depuis longtemps accomplis et sans pouvoir calculer avec justesse leurs conséquences logiques, on se trompât sur les desseins de Bonaparte et sur les vœux des Français, il n'est que trop aisé de le comprendre; on croit plus communément à ce que l'on espère qu'à ce que l'on redoute.

Mais qu'à Paris, si près du grand spectacle qui s'y déroulait alors, sans tenir compte du langage si ferme et si net de Le Brun, des hommes comme Montesquiou, Royer-Collard, Clermont-Gallerande, rompus aux affaires, les ayant longtemps pratiquées, témoins incessants des efforts de Bonaparte pour consolider sa puissance naissante, pour se rendre populaire, pour gagner la confiance publique, aient pu croire que, devenu le maître, en se couvrant d'une gloire qui rejaillissait sur le pays tout entier, il céderait le pouvoir dont il s'était emparé au risque de sa vie; qu'ils aient pris au sérieux les encouragements ironiques de Talleyrand, les bavardages de Mme de Champcenetz, l'extraordinaire langage qu'à tort ou à raison elle attribuait à Joséphine, voilà ce qui dépasse et ne se peut expliquer que par leur dévouement au roi. Ce dévouement les aveuglait. Il obscurcissait leur mémoire, leur faisait oublier qu'un an avant, Bonaparte, recevant au Luxembourg les chefs chouans, s'était écrié, répondant à l'un d'eux:

—Rétablir les Bourbons, jamais![Lien vers la Table des Matières]

XI
PARTIE PERDUE

Lorsqu'arrivèrent à Mitau les réponses de Bonaparte et de Le Brun, avec les détails et les commentaires qu'y avait ajoutés Montesquiou, tout dans la maison royale était confusion, trouble, désarroi. En des circonstances que fera connaître la suite de cette histoire, Louis XVIII venait de recevoir de l'Empereur de Russie (14 janvier 1801) l'ordre de quitter l'asile où, durant trois années, il jouissait paisiblement de l'hospitalité que lui accordait «son bienfaiteur». L'ordre était impérieux, brutal; son exécution devait être immédiate, et le roi, toujours courageux, toujours résigné, préparait son départ qui eut lieu six jours après. En ces cruelles circonstances, l'étendue de son malheur présent devait le rendre peu sensible à l'échec de la tentative faite à Paris par ses agents. Du reste, cet échec ne pouvait le surprendre; il avait eu peu de foi dans le succès.

En lisant ce qu'on lui disait des dispositions de l'Espagne empressée à le recevoir, s'il préférait à l'éclat d'un trône une retraite paisible, et à lui accorder pour lui et sa famille, avec le titre d'infants, les prérogatives attachées à ce rang, il leva les épaules. Depuis que Louis XIV avait placé sur le trône de Charles-Quint un prince de sa maison, les Bourbons de France n'étaient-ils pas de droit infants en Espagne? On ne lui offrait donc que ce qui lui appartenait, et les prétendues bonnes dispositions de ce cousin espagnol, qui, depuis si longtemps, lui refusait un asile par peur de déplaire au gouvernement français, ne méritaient que le dédain. Mais il n'en fut pas de même de l'offre du trône de Pologne. Une note de sa main, écrite au moment où il allait quitter Mitau, nous livre sa pensée. Elle nous le montre indigné, manifestant sa colère en des formes vibrantes et hautaines.

«Pour répondre à l'ouverture qui m'est faite, il faut d'abord me posséder, car mon premier mouvement est l'indignation. Quelle idée Bonaparte a-t-il donc de moi pour me faire une pareille proposition? Qu'il apprenne à me connaître. Huit siècles ont assuré à ma famille la couronne de France. La puissance des Anglais, les ruses de l'Autriche, le fanatisme de la Ligue n'ont pu l'en déposséder. La Révolution même, qui a abattu le trône de saint Louis, le relève... Héritier de trente-trois rois, mon droit, ou plutôt mon devoir, est d'occuper ce trône sanglant. Je dois y travailler sans relâche. C'est à moi de réparer les maux faits à la religion et à l'État. Rien ne me fera abandonner mon droit, trahir mon devoir. Le poignard de Ravaillac, la balle qui a été si près de trancher mes jours, ne m'intimident point. Destiné à mourir, je veux descendre au tombeau quitte envers l'honneur et envers mes sujets. Mais je n'ai aucune ambition. La couronne de France m'appartient; nulle autre n'a de prix à mes yeux. Je dis plus: j'aime à faire des heureux. Si, placé sur un trône étranger, je l'étais assez moi-même pour m'en voir entouré, ma joie ne serait pas pure. Je dirais: Ce ne sont pas là mes enfants. Une telle proposition n'a donc rien qui puisse me tenter.