«Faut-il après cela parler de ce que celle-ci a de honteux, d'offensant; de la démence qu'il y aurait à y prêter l'oreille? J'accepterais un sceptre étranger des mains du Corse qui insulte au trône et au palais de mes pères! Je sanctionnerais donc la Révolution! Je signerais l'arrêt de mort de mon frère, de mon maître! J'appellerais sur ma tête le sang de tous les miens, d'un million de Français! Je ne puis m'arrêter plus longtemps à cette pensée; tout mon sang se soulève contre elle.
«Et quelle couronne m'offre-t-on? Celle d'un pays possédé par les trois plus puissants souverains de l'Europe, dont un est mon bienfaiteur. Tenter de le leur enlever, ce serait à la fois une folie et une ingratitude. Mais j'admets que ce fussent eux-mêmes qui me la cédassent: peut-on oublier que pendant tout le siècle que cette année termine, la Pologne fut plutôt une province qu'un État indépendant, que ses derniers efforts pour conserver sa liberté ont été souillés par le jacobinisme? C'est assurément un sort digne d'envie que de régner sur un peuple esclave ou fanatique!
«Je ne pousserai pas plus loin ce raisonnement; c'est de la proposition elle-même que je veux parler. Elle est, et je crois l'avoir démontré, extravagante si elle est faite de bonne foi. Mais peut-on la supposer telle? Bonaparte voudrait aujourd'hui me proclamer roi héréditaire de Pologne; il désire que je fasse moi-même quelque ouverture à ce sujet. Si jamais le timeo Danaos et dona ferentes fut applicable, c'est assurément ici. L'usurpateur m'invite à faire une première ouverture, sans dire même à qui, et il promet de l'appuyer de toutes ses forces. Mais comment ne verrais-je pas, en me supposant d'accord avec lui pour mon propre avilissement, que le premier, le subit, l'inévitable effet de toute démarche de ce genre serait de me perdre sans ressource dans l'esprit de l'Empereur de Russie? C'est ce que Bonaparte voudrait, et en ce moment plus que jamais. En effet, considérons que Malte a capitulé le 7 septembre[107] et que la lettre en question est du 14 octobre. Bonaparte, étourdi d'une nouvelle qui dérangeait les mesures qu'il avait prises envers Paul Ier, craignant le ressentiment du prince qui pouvait très bien s'offenser de l'offre vaine qui lui avait été faite, a voulu m'ôter un appui qui, de nouveau, lui paraissait redoutable. Heureusement, le piège est grossier.
«Je conclus que le silence et le dédain doivent seuls répondre à une insolente et insidieuse proposition, et j'ajoute que si je pouvais croire un moment à sa sincérité, le seul usage qu'on m'en verrait faire serait de la dénoncer à Paul Ier.»
Cette note rédigée, nous l'avons dit, au milieu d'un brusque départ, ne fut pas expédiée. Elle resta dans les papiers du roi comme un témoignage de son état d'âme au moment où il l'avait écrite. Elle ne touchait d'ailleurs qu'à l'un des points qui nécessitaient ses résolutions. Il en était un autre sur lequel il n'était pas moins tenu de se prononcer. Devait-il, comme le lui conseillait Montesquiou, écrire une nouvelle lettre à Bonaparte, ou considérer celle qu'il avait reçue comme une fin de non-recevoir définitive? La question méritait qu'il y réfléchît longuement. Il espérait que des avis postérieurs de ses agents le mettraient mieux en état de la résoudre. Il quitta Mitau sans avoir rien décidé.
Il partait sans savoir encore en quel lieu il se fixerait. Son ministre à Saint-Pétersbourg, le comte de Caraman, chassé comme lui de Russie, avait pris les devants. Il se dirigeait vers Berlin, où, par ordre de son maître, il devait solliciter pour lui un asile à Varsovie. Mais le roi de Prusse accueillerait-il cette prière? Dans le doute où il était à cet égard, Louis XVIII ne se hâtait pas. Accompagné de la duchesse d'Angoulême et du comte d'Avaray, il voyageait à petites journées, contrarié, par surcroît, dans sa marche par les rigueurs de l'hiver moscovite, qui rendaient la route aussi pénible que longue.
C'est au cours de ce lamentable voyage, et probablement à Kœnigsberg, où il fit un séjour d'une semaine, qu'en même temps qu'il recevait l'autorisation de s'établir à Varsovie sous le nom de comte de l'Isle, en gardant le plus strict incognito, il apprit l'attentat commis à Paris, rue Saint-Nicaise, contre la personne du premier consul, dans la soirée du 24 décembre. Quoique les premiers récits de cette tentative criminelle fussent unanimes à l'attribuer au parti jacobin, le roi fut convaincu qu'elle rendait impossible toute négociation ultérieure, et qu'en conséquence, une réponse à la lettre de Bonaparte serait sans objet. Mais celles qu'il trouva à Varsovie, en y arrivant le 22 février, ébranlèrent son opinion. Il y en avait une de Clermont-Gallerande qui, tout en confirmant la nouvelle de l'attentat, donnait à entendre que cet événement, dont les jacobins portaient seuls encore la responsabilité, loin d'éloigner de l'esprit de Bonaparte l'idée d'une entente avec le roi, l'y rendait plus accessible en l'éclairant sur les périls dont son gouvernement était et resterait entouré; qu'en conséquence, il ne fallait pas perdre espoir. Malheureusement, un post-scriptum tracé en hâte par Royer-Collard, au bas de cette lettre, en affaiblissait singulièrement l'argumentation.
«Depuis que la lettre de Saint-Pierre est écrite, et pendant que je la transcrivais, le gouvernement a acquis la certitude que la conspiration du 24 décembre et la machine infernale appartiennent aux chouans et non aux jacobins, comme il l'avait cru avec tout le public. M. de Bourmont, et tous les chouans amnistiés qui se trouvaient à Paris, sont arrêtés. L'homme qui en conduisait les chevaux se nomme Carbon, dit le petit François. Il a été trouvé chez des religieuses réunies dans une maison de la rue Notre-Dame-des-Champs. Mme Duchesne, leur abbesse, est aussi arrêtée. Les serviteurs de Votre Majesté sont profondément affligés de cette découverte.»
Il semble que cette information, qu'allaient confirmer et aggraver les recherches de la police, aurait dû détruire, dans l'âme de Louis XVIII, les vagues espoirs qu'avait ranimés la lettre de Clermont-Gallerande, et le détourner du projet de renouer la négociation. Il n'en fut rien. Une nouvelle note de sa main nous prouve que, sans se rendre entièrement à l'avis de ses agents, il ne croyait plus avec autant de certitude qu'à son départ de Kœnigsberg, à l'absolue impossibilité de traiter.
«C'est une terrible question à résoudre que celle-ci. Que valait-il mieux endurer de mon sujet, un silence impertinent, ou une réponse insolente? Mettons à part, pour l'examiner, le juste sentiment de la dignité blessée, et voyons quelles conjectures nous aurions pu tirer d'une de ces deux hypothèses, et quelles sont celles que nous fournissent les faits.