À ce même moment, l'armée de Condé,—sa dernière ressource,—s'acheminait vers la Pologne, tournant le dos à la France. Quelques semaines avant, l'Europe avait appris avec stupéfaction que Paul Ier la prenait à son service pour ne pas laisser sans ressources ces quelques milliers de Français, que l'Angleterre et l'Autriche venaient d'abandonner, et qu'il leur donnait le choix entre des emplois dans l'armée russe ou des terres en Crimée[40]. Au commencement de l'hiver de 1797, tandis que le prince de Condé était appelé à Saint-Pétersbourg et y recevait un accueil digne de son nom et de son rang, on avait vu cette petite armée s'embarquer en Bavière pour gagner la Pologne, sous la conduite de commissaires russes, chargés de lui assurer partout protection, respect et bon accueil; on l'avait vu traverser une partie de l'Allemagne, les officiers sur des bateaux couverts, les soldats sur des radeaux brillamment pavoisés, débarquant le soir dans les petites villes pour coucher chez l'habitant, naviguant le jour aux sons d'une musique militaire, que les populations riveraines saluaient au passage de leurs cris enthousiastes; puis, le voyage se continuant par voie de terre, coupé par de nombreuses et reposantes étapes en Moravie, en Silésie, en Gallicie, elle était arrivée en Volhynie, où elle devait séjourner jusqu'au printemps, confortablement installée autour de Dubno, siège du quartier général des princes, et fraternellement accueillie par la noblesse polonaise, aux foyers de laquelle les gentilshommes français retrouvaient dans les mœurs, dans les habitudes, dans les entretiens, plus d'un souvenir de la patrie absente.
Au spectacle de tant de braves gens exilés, le roi se demandait si lui-même devrait bientôt les suivre, aller encore plus loin qu'eux, jusque dans ces contrées perdues de la Courlande, où l'accueil qu'on lui réservait, si flatteur qu'il fût, ne le consolerait pas d'être si loin de son frère, si loin des Tuileries et de Versailles, si loin des frontières françaises et des villes de l'étranger, où s'agitaient ses partisans. Ces douloureuses perspectives n'ébranlaient cependant ni son courage ni sa confiance; elles n'altéraient en rien non plus la tendresse qu'il avait vouée à sa nièce, et qui semblait s'augmenter au fur et à mesure qu'il pouvait craindre davantage de voir s'élargir la distance qui le séparait de son pays. Elle s'exprimait toujours plus vive et plus ardente, comme s'il eût déjà prévu tout ce que lui verserait de consolation et de bonheur au fond de son exil la vaillante fille de Louis XVI et de Marie-Antoinette, devenue sa fille d'adoption.
Les lettres qu'il échange alors avec elle accusent, de part et d'autre, un redoublement d'affection, un plus pressant besoin de s'unir pour mieux résister aux coups de l'adversité. Au commencement de novembre, le duc d'Enghien, allant vers la Pologne avec l'armée de son grand-père, fait un crochet par Vienne afin de voir sa cousine. Elle se hâte de le mander au roi:
«Je vous demande pardon de ne pas vous avoir écrit la poste passée, mais c'est que j'étais dans l'attente du duc d'Enghien, et je ne voulais vous écrire que quand je l'aurais vu. On l'attend ici depuis dimanche, et il n'est arrivé que mardi soir. Je l'ai vu hier. Mon Dieu, cela m'a fait grand effet de revoir enfin quelqu'un de ma famille. C'est extraordinaire que le sort fasse que je revoie celui-là le premier, qui cependant m'est le parent le plus éloigné. Je regrette toujours beaucoup que le prince de Condé ne soit pas venu ici; j'aurais tant désiré de le voir pour l'admirer et lui témoigner la reconnaissance que j'ai pour tout ce qu'il fait pour la bonne cause. Ne le voyant pas, j'ai bien chargé son petit-fils de le lui dire. Le duc d'Enghien mérite aussi bien des éloges; car, à son âge, il s'est déjà bien signalé. Je ne me ressouvenais plus du tout de lui ni de sa figure; cependant je l'ai reconnu aisément à son air noble et malheureux.
«Il y a ici assez de Français, presque tous de l'armée de Condé. Aujourd'hui je les verrai tous, du moins ceux qui sont à Vienne. C'est une chose qui me déchire l'âme que de voir ces malheureuses gens qui vont par cette saison-ci dans un pays tel que la Russie, et qui les éloigne si fort de leur patrie, des vieillards qu'on mène sur des chariots par le froid, et pourquoi? Pour vivre dans des déserts, car on dit que les pays où ils vont ne sont presque pas habités que par des Cosaques. Là ils seront seuls, sans savoir à peine des nouvelles de ce qui se passe. Je sais ce que c'est que d'ignorer ce qui se passe, quand surtout cela vous intéresse. J'ai été deux ans entiers sans rien savoir du tout, ni de mes parents qui sont morts en France, ni de ma famille, ni de la guerre, ni de ce qui se passait même à Paris. Il n'y a rien de pis que cette position. Ainsi je compatis bien sincèrement à celle des autres. Ces pauvres gens qui vont en Russie ont peut-être encore une famille en France. Là, ils en ignoreront totalement les nouvelles. C'est une chose qui me fait une peine affreuse à penser. Il est vrai que cela vaut mieux que de mourir de faim; c'est une triste existence que celle-là. Je ne veux plus parler de tout cela, cela m'afflige trop, et je suis persuadée du chagrin que vous en ressentez aussi.»
Ces témoignages de la pitié de sa nièce vont au cœur du roi; la sienne s'excite au spectacle du sincère chagrin qu'inspire à Madame Thérèse le sort de ces pauvres exilés, et il s'attache à lui prouver que celui qu'elle a subi fut encore plus cruel:
«L'effet que la visite de M. le duc d'Enghien vous a fait m'a touché jusqu'au fond du cœur. Je l'envie de vous avoir vue. Mais, quand je songe que ce n'a été qu'un moment, j'en suis moins jaloux. Je payerais sans doute bien cher un pareil moment; mais il ne me suffirait pas; car ce n'est pas seulement vous parler de ma tendresse que je désire, c'est vous la prouver en contribuant de tout mon pouvoir à vous rendre heureuse.
«Je ne suis pas moins touché des sentiments que l'armée de Condé excite en vous; mais pensez que tous ceux qui la composent sont soutenus par l'honneur, et qu'avec un pareil appui, on peut tout braver. D'ailleurs, leur sort en Pologne ne saurait être comparé au vôtre pendant cette cruelle captivité. La plus grande difficulté qu'ils éprouveront pour avoir des nouvelles de ce qui leur est cher existait déjà en Allemagne: c'est celle de franchir la frontière. Cet obstacle une fois levé, il n'y a plus que des retards, au lieu que vous, dans l'horrible séjour que vous avez habité plus de trois ans, une porte vous séparait de tout, et vous sentiez que c'était une barrière insurmontable. Je ne veux pas ramener plus longtemps votre imagination sur les maux que vous avez soufferts; mais soyez sûre qu'ils vous rendent plus chère à mon cœur.»
Quatre jours plus tard, et comme pour lui prouver que ce ne sont point là de vaines paroles, le roi envoie à sa nièce un souvenir qu'il lui promettait depuis longtemps et qu'il avait été empêché de lui faire passer:
«J'ai enfin trouvé, ma chère enfant, l'occasion que j'attendais depuis si longtemps pour vous transmettre le précieux dépôt dont je me suis chargé pour vous. J'espère que vous serez contente de la ressemblance, quoique votre malheureuse mère fût bien plus jeune, lorsque cette pierre a été gravée, que lorsque vous avez pu la connaître. Celle qui vous en fait l'hommage, et dont je n'ai pas voulu confier le nom à la poste, parce qu'elle est en France, est Mme de Champcenetz qui, toute née à Clèves qu'elle est, n'en est pas moins bonne Française, et a par devers elle plusieurs traits aussi courageux que touchants de secours envers nos pauvres émigrés. Je n'ai dans ceci d'autre mérite que d'être le canal par lequel elle vous transmet cette preuve certaine de son attachement; mais je n'en jouis pas moins du plaisir douloureux que vous éprouverez, et il me semble qu'en vous faisant passer l'image de votre mère, j'acquiers un droit de plus à votre tendresse, que cette bague est un lien de plus entre nous, et vous pouvez juger de l'empressement avec lequel je saisis cette idée.»