Le 19 novembre, la princesse annonce la mort du roi de Prusse qu'elle vient d'apprendre:
«On dit ici que le roi de Prusse est mort. Je ne sais si dans ce moment-ci cet événement est heureux ou malheureux. Son fils, je crois, est peu disposé pour les émigrés français; on dit même qu'il en fait arrêter déjà deux. C'est un mauvais commencement. Je crois cependant que nous n'avons pas lieu de beaucoup regretter l'autre. La campagne de Champagne qu'il a faite et sa malheureuse réussite est une chose que je ne peux pas comprendre. Dans le temps, j'ai toujours cru qu'on nous faisait des histoires quand on nous disait que le roi de Prusse reculait; c'était une chose qui me paraissait impossible, étant si près de Paris. Enfin il faut oublier tout ce qui s'est passé, car on n'y voit que choses tristes et affligeantes.»
Le roi est bien de cet avis. Mais il ne résiste pas au désir de prouver que ces douloureux souvenirs ne se sont pas effacés de sa mémoire. «... La mort du roi de Prusse vous a rappelé une bien cruelle époque. Jugez de ce que je souffrais de notre fatale retraite! Nous n'étions plus qu'à vingt-cinq lieues de vous, je voyais vos bras tendus vers nous, et il fallut s'éloigner. J'aurais supporté de quitter une seconde fois ma patrie; mais je sentais tout ce que vous deviez éprouver, et la certitude que vous sentiez aussi ce que j'éprouvais moi-même rendait encore ma peine plus aiguë. Adorons la Providence, ma chère enfant; c'est la seule ressource qui reste dans des pensées aussi douloureuses.»
Enfin, le 19 décembre, l'anniversaire de la naissance de sa nièce lui fournit l'occasion de résumer, sous une forme en quelque sorte plus solennelle, les tendres engagements que, depuis plus de deux ans, il n'a cessé de prendre envers elle, et cette occasion, il se garde bien de la laisser échapper.
«... Il y a aujourd'hui dix-neuf ans que vous êtes née; je n'ai besoin d'aucune époque pour penser à vous; mais celle-ci semble appeler davantage mon attention. Je me rappelle les souhaits que je formais pour vous en vous présentant à l'autel; je les renouvelle avec plus d'ardeur aujourd'hui. J'étais loin de prévoir les malheurs qui devaient sitôt nous accabler, et les engagements que je prenais, en représentant votre parrain, j'y serai fidèle, et si je n'ai ni pu, ni même dû donner mes soins à votre enfance, je les donnerai à votre jeunesse. Le premier, le plus important, comme le plus doux, sera d'assurer le bonheur du reste de votre vie, et j'espère, comme je vous l'ai dit, que ce sera un des premiers fruits de la paix.»
Sur ce point, le roi ne se trompait pas. La paix devait avoir pour conséquence, en effet, de rendre possible le mariage de sa nièce. Quand il traçait les lignes qui précèdent, il le croyait prochain. Mais il restait toujours dans l'incertitude quant à la question de savoir où il pourrait le célébrer. Sans doute, le tsar lui avait assuré un asile en Westphalie. Mais, dans ce pays voisin de la Hollande, ne serait-il pas exposé à quelque coup de main des républicains? Il jugeait, en tous cas, imprudent de s'y rendre. Voudrait-on le recevoir ailleurs où il eût été en sûreté, dans la Lusace ou dans le Mecklembourg? Il n'avait que trop de raisons d'en douter. Lui restaient, il est vrai, la Russie et Mitau, où Paul Ier offrait généreusement de le recevoir. Mais ce ne pouvait être qu'un pis aller: plus que jamais, il tenait à ne s'éloigner ni des frontières de son royaume, ni surtout de la Suisse d'où, depuis quelque temps, il espérait un secours.
Les cantons helvétiques, ces anciens alliés de sa couronne, poussés à bout par les excès de la domination française, menaçaient de se soulever; du moins, il le croyait. Confiant «dans leur antique énergie», attendant d'eux «les mêmes services que leurs pères rendirent jadis à Henri IV», il avait proposé à l'Angleterre, si elle voulait fournir aux Suisses les subsides qui leur étaient nécessaires, «d'aller se mettre à leur tête, et, aidé de ses fidèles sujets, de chercher avec eux, au sein de sa patrie, son trône ou son tombeau.» Ce n'était donc plus le cas de songer à s'ensevelir sous les neiges moscovites, et, pour le moment, il s'en tenait à souhaiter que le nouveau roi de Prusse, à l'exemple de son père, et quoiqu'il vécût en paix avec la République, tolérât sa présence à Blanckenberg.
Pressé de connaître les dispositions de ce prince, et n'osant, de peur de l'embarrasser, lui écrire directement, ni à lui, ni à ses ministres, il avait, sur le conseil de d'Avaray, recouru à l'intermédiaire d'un gentilhomme français, le comte de Moustier, employé déjà en Angleterre[41], qui habitait aux environs de Potsdam, et duquel il comptait faire son agent à la cour prussienne, quand il pourrait en avoir un à Berlin. Il lui avait adressé une lettre toute de sentiment, exprimant des regrets sur le roi défunt et formulant des vœux pour le règne de son successeur. «Vous chercherez sans doute à mettre cette lettre sous les yeux de Sa Majesté,» avait écrit d'Avaray à Moustier en la lui envoyant.
Moustier s'était empressé de faire ce qu'on attendait de lui. Il y avait apporté tant d'habileté que bientôt après, le 5 décembre, il recevait du roi de Prusse la lettre la plus flatteuse pour le roi de France. Sentiments affectueux pour sa personne et vœux fervents pour sa prospérité, rien n'y manquait. Moustier y était en outre invité à s'en faire l'organe «dans les termes les plus propres à en désigner la force et la sincérité». La lettre finissait par ces mots: «Ne craignez point surtout de leur prêter trop d'énergie par celle de vos expressions.» En la lisant, Louis XVIII crut y reconnaître «tous les caractères de la franchise, de la loyauté, d'un sentiment profond et vrai». Il en ressentit une joie depuis longtemps inconnue à son cœur; c'est d'Avaray qui l'affirme dans son rapport. Il ne se doutait point, hélas! que de la même source dût lui venir bientôt un nouveau sujet d'afflictions. C'est cependant ce dont il était menacé.
Dans le courant de décembre, Cailhard, ministre de la République à Berlin, se présentait chez le ministre des affaires étrangères de Prusse et lui représentait vivement «qu'une ville comprise dans la ligne de neutralité ne devait pas être l'asile du plus implacable ennemi du gouvernement français; que la présence du prétendant à Blanckenberg était l'une des circonstances qui contribuaient le plus à entretenir en Europe, et au cœur même de la République, l'espoir du retour de l'ancien régime en France». En conséquence, Cailhard, armé d'une dépêche signée Talleyrand, demandait l'intervention du roi de Prusse auprès du duc de Brunswick «pour qu'il fît éloigner de ses États des hôtes dont le séjour pourrait, tôt ou tard, devenir dangereux».