Si l'on veut songer qu'on prêtait alors au Directoire l'intention de s'emparer du Hanovre, de l'embouchure de l'Elbe et des villes hanséatiques, pour couper toute communication entre l'Allemagne et l'Angleterre, on comprendra de quel effroi fut saisi le roi de Prusse en recevant la demande du ministre républicain. Malgré les efforts du duc de Brunswick et du comte de Panin, ministre de Russie à Berlin, qui tous deux étaient d'avis d'y résister, la crainte de voir envahir la Basse-Allemagne décida le roi de Prusse à céder. Une lettre que le duc de Brunswick exigea pour dégager sa responsabilité, le mit en demeure de faire connaître «au comte de Provence» les motifs, les conjonctures et les périls qui s'opposaient à a prolongation ultérieure de son séjour dans la ligne de neutralité, où d'ailleurs il risquerait fort de n'être bientôt plus personnellement en sûreté. Les moyens, les délais, les mesures d'humanité, étaient laissés au jugement du duc de Brunswick. Mais il devait engager ce prince à quitter Blanckenberg et éloigner de ses États les émigrés français.

N'osant faire lui-même cette communication au souverain proscrit, le duc de Brunswick la lui fit par l'entremise du maréchal de Castries, qui alla tout exprès de Leipzig à Blanckenberg, porteur d'une copie de la lettre du roi de Prusse et de celle qu'en la lui envoyant, le duc régnant lui avait écrite lui-même. «J'écarte les réflexions qui se présentent en foule, Monsieur le maréchal. Je me borne à vous prier avec instance de faire l'usage le plus prompt et le plus convenable de cette lettre vis-à-vis des personnes respectables qu'elle concerne. La diction et la teneur de cette lettre sont également pressantes, et vous m'obligerez sensiblement, Monsieur, en me mettant dans le cas de pouvoir répondre sans aucun délai à Sa Majesté prussienne.»

Les lettres écrites par le roi au sujet du pénible incident que nous racontons témoignent de sa surprise et de son chagrin. Mais il ne s'y mêla aucune irritation contre le roi de Prusse, dont la récente missive au comte de Moustier ne lui permettait pas de mettre en doute le bon vouloir:

«Il cède aux circonstances, écrivait-il au comte de Panin, et à ce qu'il juge que le bien de ses États exige... Je vous prie de lui peindre ma situation, et de l'engager, par tout ce qu'elle peut suggérer à une âme comme la vôtre, à autoriser la prolongation de mon séjour ici, ou, si cela paraissait impossible, de me procurer une habitation provisoire, car il est impossible, surtout dans la saison où nous sommes, de se mettre en route sans aucune direction ni aucun but déterminé; et il est suffisamment démontré que je ne peux me rendre à Yever, non seulement avec sûreté, mais, ce qui est pour moi un motif d'un tout autre intérêt, sans manquer d'égards pour le généreux souverain qui ne m'a offert cette partie de ses États que parce qu'il devait la croire à l'abri de toute insulte.»

Il n'avait pas à songer à lui seul. Il était encore tenu de se préoccuper des émigrés réfugiés dans le duché de Brunswick. «Je réclame aussi son humanité pour ceux de mes malheureux et fidèles sujets qui vont être obligés de s'expatrier encore; je puis me servir de cette expression après les bontés que le duc de Brunswick a eues pour eux; leurs peines seront bien plus grandes que les miennes, et je les sens vivement.» Le résultat de ces démarches fut que, sous la promesse formelle d'un prochain départ propre à faire prendre patience au gouvernement français, le roi de Prusse ferma les yeux ou tout au moins les détourna de Blanckenberg. Louis XVIII eut la faculté d'y attendre une réponse à la lettre que, par l'intermédiaire de Panin, il avait adressée à Paul Ier pour lui peindre sa triste situation. Il avait écrit aussi au prince de Condé, qui se trouvait alors à Saint-Pétersbourg. Il lui demandait d'appuyer ses démarches, non seulement pour ce qui lui était personnel, mais encore et surtout pour le détachement de ses gardes du corps, déjà revêtus de l'uniforme russe, et qui, par ordre du tsar, étaient allés l'attendre à Yever. Il insistait pour qu'on les rappelât à l'armée de Condé déjà en route pour la Russie, et qu'on les dérobât au danger de recevoir les insultes du Directoire.

Il consacra les semaines qui suivirent, encore qu'il ne sût où il irait, à prendre ses dispositions en vue de son départ. Une somme de six mille francs fut distribuée par ses soins aux plus nécessiteux des émigrés réfugiés dans le duché. Il envoya ses instructions à ses agents de France, à ceux qu'il entretenait auprès des diverses cours. Il correspondit également avec les membres de sa famille, et notamment avec son frère, auquel il faisait part de ce qu'il avait décidé pour ses deux neveux, le duc d'Angoulême et le duc de Berry. Le premier ne devait pas le quitter et le suivrait en quelque endroit qu'il allât. Le second partirait de Blanckenberg le même jour que lui pour aller à Cuxhaven, s'embarquer pour l'Écosse. Après avoir embrassé son père, il se remettrait en chemin pour rejoindre en Volhynie l'armée de Condé, puisque, comme elle, il était à la solde russe.

Ces occupations trompèrent les longueurs de l'incertitude du roi jusqu'au 26 janvier. À cette date, lui arrivèrent des nouvelles de Suisse; elles étaient désastreuses. L'espoir qu'il avait fondé sur ce pays s'évanouissait; il le voyait «subissant le sort de Venise et de Gênes». Ce projet, auquel il s'était un moment arrêté et qui lui faisait attacher tant de prix à ne jamais s'éloigner de son royaume, n'était plus que cendres. C'est sans doute l'état d'âme en lequel on doit le supposer qui le décida à accepter sur-le-champ l'offre du château de Mitau que lui apporta le même jour, de la part de l'empereur de Russie, le colonel de Lawrof, aide de camp de ce prince.[Lien vers la Table des Matières]

VII
EN ROUTE POUR MITAU

L'invitation adressée au roi par le tsar était le résultat des actives démarches du comte Panin, ambassadeur de Russie à Berlin, et des pressantes sollicitations du prince de Condé. Panin jouissait à sa cour du plus grand crédit. En y faisant connaître la répugnance qu'inspirait à Louis XVIII le séjour de Yever, il avait suggéré l'idée de lui offrir le château des anciens grands-ducs de Courlande à Mitau.

De son côté, Condé avait agi. Depuis le mois de novembre, il résidait dans la capitale russe, où, comme on l'a vu, le tsar l'avait appelé. «L'Empereur l'avait reçu comme un héros digne de son estime et de son admiration. Le comblant de grâces et de faveurs, il lui donna l'un des plus beaux palais de sa capitale, une habitation de campagne charmante à proximité, et lui monta la maison la plus brillante. Poussant la générosité jusqu'à la délicatesse la plus raffinée, il fit mettre les armes de M. le prince de Condé sur les voitures et l'argenterie dont il lui avait fait présent. Tous les domestiques que trouva M. le prince de Condé en arrivant dans son palais étaient à sa livrée. L'Empereur le décora du premier de ses ordres, l'ordre de Saint-André; enfin il le traita, tant en public qu'en particulier, avec la distinction la plus marquée[42]