Les intentions que Paul Ier attribuait à l'Angleterre étaient, par malheur, sans fondement, un écho des illusions de Louis XVIII, encouragé par les bulletins qu'il recevait de l'intérieur de la France. «Tout présage, disait l'un de ces bulletins, que le succès des efforts qui se préparent sur tous les points de la France dépassera les espérances des royalistes et les craintes des républicains, surtout si les puissances indiquent le rétablissement de la monarchie comme le but et le terme de la guerre.»
Cependant le roi s'étonnait du mutisme des personnages dont on lui annonçait la soumission. Il se demandait si leur conversion avait été sincère. Il trouvait inconcevable que Pichegru, au mois d'avril, fût encore à Brunswick, pendant qu'on se «débattait» en Suisse. «Il y a bien ridiculement perdu son temps, balloté par les gens qui l'accaparent. Il ne paraît pas soutenir l'idée d'un grand caractère qu'on lui donnait gratuitement... Au fond, il faut en revenir à l'aveu de Dumouriez qu'ils n'ont, l'un et l'autre, ni troupes ni argent.» Le 5 mai, «cette permanence» de Pichegru en Westphalie inquiétait vivement le roi. On dut enfin comprendre que le général entendait subordonner ses démarches aux résultats de l'affaire Barras, de laquelle on aurait voulu le tenir éloigné. Il fallut se résigner à accepter sa collaboration sur ce terrain. Et, comme il persistait à ne pas écrire, on se résigna à prendre les devants. C'est à Saint-Priest qu'échut cette tâche. Il s'en acquitta le 11 mai.
«Je profite avec empressement, monsieur le général, de la circonstance qui se présente pour entrer en correspondance avec vous. Honoré, comme je le suis, de la confiance du roi, notre maître, pour ses affaires politiques, c'est un devoir agréable à remplir pour moi de vous assurer que tous les bons serviteurs de Sa Majesté verront avec satisfaction, lorsqu'il en sera temps, que vous en augmentez et illustrez le nombre. Je ne vous parlerai point de vos exploits, qui appartiennent à l'histoire; mais je vous louerai d'avoir donné, dès longtemps, le grand exemple d'un retour sincère à l'obéissance de notre légitime souverain.
«M. Fauche part pour vous rejoindre, muni de toutes les pièces que l'on désirait de nous. L'impossible d'accorder quelques points peu importants se trouve justifié par des motifs si palpables, que nous ne pouvons avoir de l'inquiétude que le succès des négociations en soit arrêté. Elles sont remises en vos mains, monsieur le général, et c'est pour le roi un plan de confiance, et pour nous un grand motif d'espérer. Nous nous attendons que le sieur Monnier ne tardera pas à revenir avec la lettre, qui doit être échangée contre les lettres patentes. Vous connaissez l'écriture et ne pouvez vous y méprendre. Si les circonstances exigeaient d'expédier quelqu'un à Paris et que votre choix tombât sur le sieur Louis Fauche, le roi vous autorise à l'employer à cet usage, à moins d'un danger imminent auquel le roi ne voudrait pas exposer un si fidèle serviteur. Vous en jugerez dans votre sagesse.» Ainsi, par cette lettre, on confiait à Pichegru la direction de l'affaire Barras. Les instructions du roi, transmises par Saint-Priest, allèrent le trouver à Brunswick[76]. Dans l'état d'esprit où il était, elles achevaient de faire de lui un des agents les plus actifs et les plus convaincus de cette négociation.
C'est sous cette forme que, jusqu'au dix-huit brumaire, il s'appliquera à réaliser les intentions du cabinet britannique et les espérances que Louis XVIII fonde sur son concours. Il s'épuisera en courses vaines, tour à tour en Suisse et en Allemagne, à Uberlingen, à Rastadt, à Augsbourg, à Francfort; se concertant avec les agents anglais, qui se jouent de lui; caressant des plans chimériques; se débattant au milieu des brouilleries, des divisions, des rivalités de l'agence de Souabe; dupe de ses illusions, découragé, désorienté; déclarant un jour qu'en invitant les officiers des armées républicaines à la trahison, «il ne faut point leur parler du roi pour ne pas les effaroucher;» plaidant un autre jour auprès de Wickham la nécessité de proclamer Louis XVIII; justifiant, en un mot, cette parole de Saint-Priest: «Il ne semble pas fait pour soutenir l'idée d'un grand caractère.»[Lien vers la Table des Matières]
IX
LA MAISONFORT À SAINT-PÉTERSBOURG
Le jour même où Fauche-Borel quittait Mitau, le marquis de La Maisonfort se mettait en route pour Saint-Pétersbourg. Il était porteur d'une lettre de Saint-Priest pour le vice-chancelier Kotschoubey, à qui elle le présentait en ces termes: «M. le marquis de La Maisonfort est sujet du roi. Il était officier de dragons sous l'ancien régime de France. Il a perdu par l'émigration son état et sa fortune personnelle. Votre Excellence lui trouvera des moyens et du talent, et il est plus à même que personne de rendre bon compte de cette affaire.» Dans la même lettre étaient rappelés les anciens services rendus au parti du roi par Fauche-Borel, ainsi que «ses grands sacrifices de temps et d'argent». La Maisonfort n'était pas seulement chargé d'exposer à Paul Ier la négociation Barras. Au moment où il allait recommencer la guerre, le roi, de plus en plus impatient d'être associé aux événements qui se préparaient, avait voulu que son agent sollicitât du tsar la reconnaissance formelle de ses droits, que, depuis si longtemps, il réclamait des puissances.
Reçu par Kotschoubey, La Maisonfort n'eut qu'à se louer de sa courtoisie. Le vice-chancelier était chargé de l'entendre; il devait porter ensuite ses confidences à l'Empereur. La Maisonfort aurait voulu être admis à les faire lui-même à Paul Ier; mais, avant de lui accorder une audience, le tsar désirait connaître par le détail l'objet de sa mission. Il n'y avait qu'à se conformer à ces ordres. La Maisonfort se résigna. C'était vers le 15 mai. Ce premier entretien fut consacré à l'examen de ce qui s'était passé entre Fauche-Borel, David Monnier, Pichegru et La Maisonfort, ainsi que des diverses résolutions du roi. Le négociateur communiqua les lettres patentes rédigées par Louis XVIII. Il aborda la question qui dominait toutes les autres, en exprimant l'espoir que le souverain russe s'entendrait avec le cabinet de Londres, mis au courant de «l'affaire», pour procurer au roi les sommes demandées par Barras et ses agents: dix millions de livres tournois pour lui; deux millions pour ses coopérateurs; quinze cent mille francs à lui verser par avance sur les frais du mouvement à faire dans Paris; trois cent mille francs pour Bottot et quinze cents ou deux mille louis pour ce pauvre David Monnier qui, depuis huit mois, «avait suspendu les fonctions de son état» afin de se consacrer entièrement à la négociation, et qui réclamait à grands cris un acompte de onze cents louis, «pour lui disposer tous les entours du directeur.»
La Maisonfort ajouta qu'il était disposé, «bien qu'il eût préféré le voir en d'autres mains, à accepter l'emploi délicat de distribuer ces sommes,» à s'en déclarer responsable, à en justifier l'emploi, «en donnant pour garantie la bienveillance précieuse des deux souverains et la fortune déjà acquise, qu'il devait aux bontés du duc de Brunswick.» Il demanda encore un passeport pour sortir de Russie, soit par mer, soit par terre, des lettres de crédit sur Hambourg ou sur Londres, des recommandations propres à lui procurer l'entière confiance du comte de Woronzof en Angleterre, et du général Korsakof en Suisse. Aussitôt qu'il aurait été fait droit à ses demandes, il partirait pour Hambourg et pour Essen, en Westphalie, où devaient se réunir à lui David Monnier, revenu de Paris, Fauche-Borel, revenu de Londres, et Pichegru, qui ferait alors passer à Barras le plan dont il s'occupait «pour la suspension de tous les généraux suspects et la réorganisation de l'armée». L'exécution de ce plan devait être assurée ainsi à la fin d'août. «David Monnier a toujours dit qu'il considérait le commencement de septembre comme l'époque la plus favorable.» À ce moment, le roi serait arrivé au quartier général de Korsakof, où Pichegru le rejoindrait. Au signal donné par Barras, il entrerait en France par la Franche-Comté, à la tête des armées russes, et marcherait sur Paris.
Kotschoubey écouta sans sourciller ce chef-d'œuvre de haute mystification. Il en fit part à ses collègues et en entretint l'Empereur. Bien que la réponse définitive qu'emporta La Maisonfort soit pour démontrer que la cour de Russie ne partageait pas sa foi dans l'intrigue dont il était dupe ou complice, ses assurances parurent assez plausibles pour être étudiées. Paul Ier s'intéressa à ce fantastique projet. Il voulut en entendre l'exposé de la bouche de La Maisonfort. Il le manda, le 18 mai, à Paulowski. La Maisonfort redit sa chanson avec sa maestria ordinaire. Le souverain l'écouta complaisamment. Puis, avant de répondre, il fut d'avis que l'air, pour mieux être apprécié, méritait d'être écrit. Il demanda un mémoire explicatif. La Maisonfort en rédigea deux, qu'il remit trois jours après au vice-chancelier, en les faisant appuyer par Panin, qui venait d'arriver à Saint-Pétersbourg.